Roche (4)

Roche (4)

Les rues d’Orbûmar, désertes à peine cinq minutes auparavant, se mirent soudainement d’une foule compacte de gens effrayés. Il s’agissait là, réalisa Aridel, de tous les habitants qui, pour une raison ou une autre, n’avaient pas pu ou voulu quitter la ville, et qui n’avaient à présent d’autre choix que de fuir la menace mortelle qui pesait sur eux. Le bruit du tocsin, qui avait été repris au quatre coins de la ville ne faisait que renforcer l’imminence du danger, exhortant les habitants à tout abandonner et à se sauver.

S’il y avait dans cette cohue quelques hommes au teint hâlé et à la barbe fournie, la plupart des habitants qui venaient de sortir étaient des vieillards, des femmes et des enfants. Tous avaient l’air terrorisé et se bousculaient, certains se dirigeant, tous comme Aridel, Daethos et Takhini, vers le port, et d’autres vers les portes de la ville. Il n’y avait aucun semblant de cohérence dans tous ces mouvements, les dernières autorités de la ville étant très probablement déjà parties.

Les trois compagnons arrivèrent cependant à se frayer un chemin au milieu des réfugiés qui espéraient sûrement trouver passage à bord des navires encore présents dans le port. Aridel, zigzaguant entre eux, réalisa soudainement qu’il allait falloir les repousser pour les empêcher de monter à bord de l’Atlêshin. C’était une pensée terrible qui lui rappela les heures les plus sombres de sa vie, quand il avait dû se battre contre des enfants. Il lui fallut toute la discipline mentale que lui avait enseigné Takhini pour combattre les amères images qui jaillissaient de sa mémoire et continuer à avancer.

Aridel regarda Daethos. L’homme-saurien prenait bien garde de garder son capuchon baissé, cachant sa vraie nature aux habitants effrayés. Qui pouvait savoir ce que ceux-ci feraient s’ils découvraient la présence d’un Sorcami parmi eux… Il fallut ainsi presque vingt minutes aux trois compagnons pour rejoindre le quai où était amarré l’Atlêshin.

Shari, accompagnée de deux gardes Sûsenbi, les attendait impatiemment en bas de la passerelle. Une foule avait déjà commencé à s’assembler près d’elle, et les soldats avaient peine à contenir les réfugiés. La jeune femme ne cacha pas son soulagement lorsqu’elle vit arriver les deux hommes et le Sorcami.

– Que se passe-t’il ? demanda t’elle en criant alors qu’ils se frayaient un chemin jusqu’à la passerelle. Nous avons entendu les cloches, et maintenant voilà que tous ces gens veulent monter à bord.

Aridel, sans prendre le temps de répondre, saisit le bras de l’ambassadrice dès qu’il fut à sa portée et l’entraîna avec elle sur la passerelle. Derrière lui, Takhini expliqua :

– Nous arrivons trop tard, altesse. Erûsdel est déjà tombée, et les troupes d’Oeklos sont en vue de la ville.

D’un geste brusque, Shari se dégagea de la poigne du prince d’Omirelhen. Ses yeux noirs étaient pleins de colère. Elle parla d’un ton sévère.

– Et vous trois, grands guerriers que vous êtes, comptiez fuir face à l’ennemi en laissant ces gens à leur sort ? Je ne crois pas, non !

Takhini, tout aussi surpris qu’Aridel de la réaction de l’ambassadrice, s’approcha d’elle.

– Altesse, notre mission n’a plus aucune raison d’être. Le roi de Sorûen est très probablement à l’heure qu’il est aux mains d’Oeklos, s’il n’est pas déjà mort. Nous ne pouvons plus lui apporter aucune aide, diplomatique ou autre. C’est regrettable mais…

– Notre mission consiste à apporter le soutien de Sûsenbal au royaume de Sorûen, et pas uniquement à ses dirigeants, général ! Nous disposons d’un des rares navires encore présents dans ce port qui peut transporter des réfugiés, et j’entends bien en faire usage.

– Altesse, l’Atlêshin est déjà plein de blessés, nous ne pouvons…

– Suffit général ! Faites descendre les hommes valides qui ne sont pas indispensables à l’équipage et remplacez les par le maximum de ces réfugiés. Et préparez également nos affaires à tous les quatre ainsi que des provisions. Nous resterons ici avec ces hommes, bien sûr. Je n’ai pas l’intention de les laisser à leur sort !

– Altesse, je dois protester ! Votre sécurité …

– Général, vous avez reçu vos ordres. A moins que vous ne préfériez défier un membre de la famille impériale.

Le ton de Shari était si ferme qu’il semblait ne laisser place à aucune discussion. Takhini n’osant plus répondre, Aridel tenta à son tour de raisonner l’ambassadrice.

– Shari, soyez raisonnable. Il n’y a rien que nous puissions faire ici.

– C’est faux Aridel, et je suis sûr que vous le savez au fond de vous. Nous pouvons faire la différence pour une partie de ces gens. J’en ai assez de voir les autres mourir pendant qu’on me protège comme si j’étais en porcelaine. Leurs vies sont toutes aussi importantes que les nôtres. Mais je ne peux vous forcer à rester ici : vous n’êtes pas un sujet impérial et pouvez faire vos propres choix. Agissez selon votre conscience !

Ce fut comme un coup de fouet pour Aridel. Il se tourna vers les réfugiés, et, voyant de nouveaux leurs visages désespérés, réalisa la profonde vérité qui se cachait derrière les paroles de l’ambassadrice. A Sorcasard, il avait été l’un deux, un homme parmi les autres, perdu au milieu de forces qui le dépassaient. Il était cependant resté et s’était battu en Sortelhûn et Setirelhen alors que tout espoir avait disparu. Et il avait survécu ! Ce n’était pas maintenant qu’il allait fuir face à ce même danger ! Shari avait raison, ils devaient poursuivre coûte que coûte. Le regard du prince d’Omirelhen s’emplit d’une détermination farouche.

– Je suis de la famille royale d’Omirelhen. Nous ne reculons pas face à l’adversité. Si votre décision est de rester, Shari, je vous accompagne !

Daethos, qui était resté silencieux, s’approcha alors.

– Moi aussi, princesse-Shas’ri’a. Je vous suivrai ainsi que prince-Aridel, ainsi que mon honneur l’exige.

Aridel approuva d’un signe de tête. Il avait appris au cours des dernières semaines que l’homme-saurien était réellement un compagnon sur lequel on pouvait compter. Le prince d’Omirelhen se tourna alors vers Shari dont le regard s’était adouci, son visage arborant l’esquisse d’un sourire.

– Merci, Aridel, et merci Daethos. Je sais à quel point vous préféreriez être chez vous en Sorcasard, auprès de votre père et de votre peuple et je n’oublierai pas ce geste. La jeune femme effleura tendrement la main d’Aridel. Elle se tourna ensuite de nouveau vers Takhini. Général, vous savez ce qui vous reste à faire. Je sais que vous ne faillirez pas à votre réputation.

L’intéressé acquiesça en silence et commença à monter la passerelle, aboyant des ordres à ses hommes. Au moment même où il posait le pied sur le pont, un grondement sourd se fit entendre, suivi de claquements lointains. C’était un bruit qu’Aridel reconnut entre tous : le rayon céleste d’Oeklos était en train de détruire les murs de la ville.

– Ca y est, ils sont là, dit-il simplement