Roche (3)

Roche (3)

Djashim enfouit ses mains dans l’épaisse peau de mouton qui le recouvrait. Le froid était si intense qu’il glaçait les os du jeune garçon, même à travers les multiples couches de vêtements qu’il avait sur lui. Il n’avait jamais connu de telles températures. A Niûsanin, sa ville natale, le climat restait toute l’année relativement doux, et même les hivers les plus rudes étaient tempérés par la présence de la mer. Dans le massif des Lanerpic, en revanche, le froid semblait devenir un entité presque tangible et maléfique, s’insinuant partout, jusqu’à devenir l’unique préoccupation du jeune garçon.

On était, dans ces contrées, au milieu du printemps, et pourtant le sol était couvert de plaques de neige durcies par le gel. La plaine verdoyante avait depuis longtemps fait place à la roche nue, battue par des vents glaciaux. Plus les voyageurs montaient en direction de L1, et plus la végétation se raréfiait. A ces températures, seules les plantes les plus robustes pouvaient survivre, sans parler des animaux, qui semblaient presque totalement absents.

Malgré ces conditions extrêmes, le paysage lui même était d’une beauté qu’il était impossible d’ignorer. Lorsque Djashim regardait derrière lui, c’était comme si le monde entier s’étendait à ses pieds. Par temps clair, il voyait la forêt de Lanerbos où se trouvait le village de Lyagber, et au delà, il apercevait la grande plaine qu’ils avaient traversé et qui menait aux frontières du Royaume des Mages. Eclairée par les rayons jaunes du soleil, cette vision avait quelque chose de magique, comme si d’une certaine manière, Djashim percevait le monde au travers des yeux des Anciens.

Le jeune garçon se retourna, portant le regard vers Domiel, qui se trouvait en tête de leur colonne. Le mage semblait plus déterminé que jamais. Depuis qu’il avait franchi ce Lyagber appelait le Cercle des Anciens, il était devenu leur guide, remplaçant l’indigène. Il semblait parfaitement connaître la montagne, les faisant se déplacer de Cercle en Cercle, chaque cercle se rapprochant insensiblement du Doognpik, la sœur cadette de L1. Il empruntait des sentiers dont même Lyagber ignorait l’existence, ce qui inquiétait Djashim.

Le jeune garçon avait parfois du mal à reconnaître son compagnon de voyage. Domiel avait souvent le regard fiévreux, comme s’il était possédé par quelque force incontrôlable qui le poussait à avancer coûte que coûte. Djashim n’était bien sûr pas le seul à avoir remarqué ce changement, et les regards inquiets que Lanea jetait à son partenaire ne faisaient que renforcer les propres appréhensions du jeune garçon. Il savait que la jeune femme avait tenté d’en parler à Domiel, mais celui-ci s’était apparemment fermé même à elle, comme s’il n’existait plus en lui qu’une seule idée : atteindre la Porte des Anciens.

Les quatre voyageurs poursuivaient donc inlassablement leur chemin, s’enfonçant de plus en plus profondément dans les Lanerpic, et atteignant des altitudes toujours plus élevées. Devant eux, la forme gigantesque de L1 dominait le ciel, et la montagne et ses sœurs étaient si hautes que les nuages même semblaient s’incliner devant elles.

Les compagnons de voyage parlaient peu entre eux. Ils portaient tous un épais foulard de laine sur la bouche afin de conserver leur visage au chaud, limitant leurs conversations. Le vent omniprésent qui rugissait dans les cols et les vallées était d’ailleurs si bruyant que même en criant, ils entendaient à peine le son de leur voix. Chacun était donc perdu dans ses pensées, et Djashim en venait à se demander s’il n’allait pas finir ses jours dans ce tombeau glacé.

Le savoir de Lyagber leur était cependant très utile, car même trois semaines après être rentrés dans ces montagnes, ils avaient encore de quoi manger, grâce aux petits animaux et aux plantes que trouvait l’indigène. On était à présent le vingt-deuxième jour de leur ascension, et Djashim, épuisé de sa journée, allait supplier Domiel de faire une pause, mais il s’interrompit quand il vit ce dernier s’arrêter.

Le mage était comme figé. Il se trouvait devant une pierre qui se distinguait de toutes autres par sa forme rectiligne qui rappelait un pavé. La roche qui la composait était d’une couleur très noire, et extrêmement lisse, comme si elle avait été polie de main d’homme. Domiel s’en approcha et la toucha de la main dans une attitude extatique.

Djashim, curieux, s’approcha à son tour. Il vit alors que la pierre n’était pas entièrement lisse. Des symboles y étaient gravés.

Les inscriptions étaient très anciennes et presques effacées par le temps, mais on arrivait encore à les lire. Elles indiquaient, en dûeni archaïque, L1, Porte Sud entouré de symboles étranges. En bas de la pierre se trouvait une croix dans un cercle. Djashim, s’il comprenait la signification du texte, ignorait ce que voulaient dire ces symboles. Il sentit cependant l’excitation le gagner. D’une manière ou d’une autre, ils touchaient clairement au but.

Cela n’avait cependant pas l’air de plaire à Lyagber qui grommelait dans son foulard en dessinant en l’air moult symboles avec sa main, comme pour se protéger des mauvais esprits.

Lanea, qui avait à son tour rejoint Domiel et Djashim, s’exclama en voyant les symboles :

– Je… je ne peux pas y croire ! Domiel ! Tu as réussi ! Tu as trouvé la porte !

Le mage ne répondit pas. Plus fiévreux que jamais, il s’empara de son couteau, et d’un geste brutal en enfonça la lame au milieu de la croix en bas de la pierre. Le métal sembla pénétrer dans la pierre comme dans du beurre. Les yeux injectés de sang de Domiel étaient fixés sur le flanc de montagne se trouvait derrière la pierre. Il imprima un mouvement de torsion au couteau, changeant l’orientation de la croix. Les symboles sur la pierre se mirent alors à briller d’une lueur rouge intense.

Soudainement, Domiel fut projeté en arrière et s’effondra. Lanea se précipita vers lui. Djashim, cependant ne put s’empêcher de garder les rivés sur la pierre qui s’enfonçait doucement dans le sol. Il remarqua à peine Lyagber qui, pris de panique, partait en courant avec sa mule dans la direction d’où ils étaient venus. L’indigène criait : « Sorcellerie ! », comme s’il avait vu un démon.

La pierre finit par disparaître complètement dans le sol. Le flanc de la montagne que Domiel avait fixé avant de tomber se mit alors à se fendre, laissant apparaître une ouverture de plus en plus grande donnant sur une caverne sombre.

Domiel, qui, avec l’aide de Lanea, s’était péniblement relevé, indiqua d’une voix rauque.

– Et voilà… Le Portail des Anciens !