Roche (2)

Roche (2)

Daethos observait la multitude de navires qui quittaient le port d’Orbûmar. Il y avait là toutes sortes de bateaux, de la simple barque de pêche à de gigantesques navires marchands plus grands encore que l’Atlêshin. Tous étaient pleins à craquer, leurs ponts noirs de monde, les équipages peinant à manœuvrer au milieu de cette foule. Aucun de ces navires ne se dirigeait vers le port lui même, tous semblaient vouloir s’en éloigner le plus rapidement possible, toutes voiles dehors. L’Atlêshin, à contre-courant de cette foule, avait du mal à se frayer un chemin pour rejoindre sa destination.

Takhini, finissant de discuter avec le le capitaine de l’Atlêshin, s’approcha de Daethos.

– Voilà qui ne présage rien de bon, maître Sorcami, dit-il. Nous nous trouvons au beau milieu d’une flotte de réfugiés. Et si ces gens ont décidé de quitter précipitamment Orbûmar, c’est que la situation en Sorûen doit être pire que ce que nous pensions.

L’homme-saurien tourna la tête vers le général.

– Pensez vous, général-Takhini, que nous nous dirigeons vers une cité qui est déjà aux mains de l’ennemi ?

– Je n’en sais rien. Mais les navires que nous croisons ont quitté le port il y a très peu de temps. On peut donc raisonnablement espérer que la ville d’Orbûmar elle-même n’est pas encore tombée. Il y a cependant fort à parier qu’elle se trouve très proche de la ligne de front. Mon estimation est que les troupes d’Oeklos en sont à moins de deux jours. Mais si c’est vrai, je n’ose imaginer ce que cela signifie.

– Que voulez-vous dire ?

– Oeklos est arrivé à Erûsard par l’ouest, le domaine de Sanif. Si il a réussi à atteindre la côte est du continent, c’est qu’il contrôle la majeure partie du royaume de Sorûen, et notamment sa capitale, Erûsdel. Si tel est le cas, nous serions arrivés bien trop tard pour accomplir notre mission. Nous ne pouvons pas offrir de l’aide à un royaume qui n’existe plus. Et, Takhini désigna le pont de l’Atlêshin, ce n’est pas avec un navire rempli de blessés que nous pourrons faire une quelconque différence.

– Il me semble alors, général-Takhini, que nous devrions faire demi-tour et revenir vers votre pays.

– Oui, c’est ce que dicteraient la prudence et le bon-sens. Mais hélas le devoir se met souvent en travers de ces deux qualités. Comme nous l’a rappelé son altesse l’ambassadrice Shas’ri’a, nous avons l’obligation de mener à bien notre tâche par tous les moyens possibles. Et de par mon serment envers l’empereur, je suis tenu de remplir cette obligation, ainsi que l’exige mon honneur. Nous allons donc accoster à Orbûmar afin de connaitre la situation exacte du royaume de Sorûen, et nous aviserons ensuite de ce qu’il convient de faire.

Daethos inclina la tête en signe de respect. Il ne comprenait que trop bien le sentiment de Takhini. C’était d’abord le sens du devoir qui avait poussé le Sorcami à quitter son village natal pour suivre Aridel à travers les contrées humaines. Pensif, l’homme-saurien nota que cette qualité était encore une fois un trait que ses sembables et les humains partageaient. Takhini, qui semblait avoir suivi le même train de pensées que Daethos, rendit son salut à l’homme-saurien en s’inclinant profondément et s’en alla.

***

L’Atlêshin n’eut aucun mal à accoster dans le port d’Orbûmar. Tous les quais ou presque étaient vides, et même les bars qui longeaient le port, les endroits habituellement les plus animés de n’importe quelle ville côtière, semblaient déserts. Les volets des maisons étaient fermés, et le tout donnait l’impression d’une ville fantôme.

Takhini, Aridel et Daethos furent les premiers à poser le pied sur le quai. Le général avait insisté pour que Shari reste à bord tant qu’ils n’en sauraient pas plus sur la situation. Il n’avait cependant pas pu empêcher Aridel de l’accompagner, et Daethos avec lui. Le Sorcami portait cependant une tenue avec un capuchon permettant de cacher sa nature aux regards indiscrets.

Tous trois s’enfoncèrent donc dans les rues d’Orbûmar, se dirigeant vers le centre de la ville, où ils espéraient trouver un officiel qui accepterait de les renseigner ou de les aider. Les venelles étaient désertes, toutes aussi vides de monde que le port. Seules quelques personnes apeurées traversaient parfois devant les voyageurs avant de se réfugier dans une maison proche qu’elles barricadaient aussitôt. Il était impossible de les approcher pour leurs parler.

L’atmosphère de la ville était oppressante, identique au ciel qui s’obscurcit avant l’orage. Même si personne n’était visible, la tension qui régnait derrière les murs semblait presque palpable, un sentiment qui mettait Daethos mal à l’aise.

Après avoir marché pendant une dizaine de minutes, les trois voyageurs arrivèrent à la place centrale de la ville. Cette dernière était délimitée d’un coté par l’église, et de l’autre par le château où logeait normalement le seigneur de la cité. C’est vers cette bâtisse fortifiée que se dirigea Takhini.

La construction , à l’instar de toutes celles de la ville, était faite de blocs de pierre très clairs qui réfléchissaient la lumière du soleil, éblouissant presque Daethos. Deux gardes se tenaient à la porte, devant les massifs battant en bois qui fermaient l’entrée du château. Ils portaient une armure légère dont le plastron était recouvert d’une rose, symbole du royaume de Sorûen. En voyant les trois voyageurs, ils s’approchèrent pour leur barrer le route. Ils semblaient tous deux très nerveux, et la frayeur se lut sur leurs visage lorsqu’ils découvrirent la vraie nature de Daethos.

– Halte ! intima le plus âgé d’entre eux, probablement le supérieur hiérarchique de l’autre. Qui va là ? Par décret royal, le château est fermé !

Takhini s’avança, et se mit à parler de son plus impressionnant ton de commandement.

– Je suis Talio, Général de l’Empire de Sûsenbal. Je viens au nom de Shas’ri’a, fille de l’empereur, qui a été mandatée par son altesse impériale lui même pour représenter Sûsenbal auprès des autorités du Royaume de Sorûen. Je demande à être reçu par le comte de cette ville sans plus tarder !

Les deux gardes se regardèrent. Dans leur regard, la frayeur avait laissé place à la surprise. Celui qui avait parlé au début, baissant son arme, se rapprocha de Takhini.

– Vous… vous n’êtes pas au courant, monseigneur ? demanda-t’il.

– Au courant de quoi ? répliqua Takhini, son ton s’adoucissant légèrement

– Monseigneur, Erûsdel est tombée ! Le roi est prisonnier, aux mains de celui qui se fait appeler Oeklos. C’est le duc Codosûr de Liprûlûn qui a assuré la régence, mais d’après les dernières missives, lui aussi serait en passe d’être capturé. Notre seigneur, le comte Padrin a fui a bord de premier navire en partance dès qu’il a appris la nouvelle. Seul le capitaine de notre garnison a accepté de rester pour tenter de protéger la fuite des civils.

Les nouvelles étaient encore plus mauvaises que ce à quoi s’était attendu Daethos. Takhini avait lui aussi le regard sombre lorsqu’il demanda :

– Fuite ? Vous vous attendez donc à l’arrivée des troupes d’Oeklos ?

– Oui monseigneur. Nous savons qu’une troupe d’hommes-saurien est partie d’Erûsdel il y a un peu plus d’une semaine, et se dirige vers nous. Elle devrait arriver sous peu. Notre mission est de protéger tous les civils qui n’ont pas pu fuir et se sont barricadés chez eux. Si vous avez un navire vous devriez retourner à Sûsenbal. Il n’y a rien que vous puissiez faire ici.

Au moment même où le garde prononçait ces paroles, on entendit une cloche retentir, bientôt imitée par celle, plus proche, de l’église.

– Erû ! Ils sont là ! Fuyez messeigneurs !