Roche (1)

Roche (1)

La forêt avait fait place à de vastes prairies couvertes d’herbes rases et de bruyères aux travers desquelles transparaissaient de larges blocs de granit. La piste que suivaient les voyageurs depuis plusieurs jours serpentait à travers ce paysage désolé, montant sans discontinuer pour les amener toujours plus près du massif des Lanerpic, dont les sommets dominaient à présent tout l’horizon Nord, l’obscurcissant à la vue.

L’air avait changé, devenant à la fois plus sec et beaucoup plus frais, un effet de leur montée en altitude. Domiel marchait à coté de Lanea, et tous deux suivaient Djashim, assis sur la mule dirigée par Lyagber. Domiel sourit intérieurement en observant le jeune garçon discuter avec l’indigène de Lanerbal. Même s’ils se comprenaient à peine, ces deux êtres que rien ne rapprochaient a priori semblaient se comporter comme des amis de longue date. Ils conversaient en utilisant force signes et onomatopées, les amenant souvent à rire de bon cœur. Domiel n’aurait jamais imaginé voir un homme comme Lyagber sourire, encore moins rire, mais Djashim semblait l’avoir déridé.

Si deux personnes si différentes arrivaient à se comprendre et s’apprécier, peut-être y avait-il encore de l’espoir pour la race humaine. Domiel avait contemplé en Sorcasard le pire dont était capable l’homme, mais il voyait à présent ce qui était possible lors que ce dernier acceptait de coopérer ou simplement d’écouter autrui. Il y avait quelque chose de bon dans l’espèce humaine qui méritait d’être sauvé.

Perdu dans ses pensées, Domiel vit soudainement Djashim descendre d’un bond de sa mule, et se diriger en courant vers la gauche. Surpris, le mage eut à peine le temps de réagir. Le jeune garçon, arrivé à une dizaine de toises de la piste, cria soudainement :

– Domiel, venez voir !

Instantanément, tous les sens en alerte, l’interpellé s’approcha, suivi de Lanea. Lyagber était resté un peu en retrait, comme s’il avait peur de ce qu’avait découvert Djashim. Le jeune garçon se trouvait à coté d’un cercle de pierre parfait large de plusieurs toises.

Une construction géométrique si régulière ne pouvait être que l’œuvre d’êtres humains. C’était clairement la ruine d’un bâtiment antique, très probablement construit par les Anciens dans une époque reculée.

Domiel entendit Lyagber crier. Le guide était loin, mais toute son attitude indiquait la peur. Il fit un signe étrange avec ses mains, probablement une incantation pour écarter le danger, et interpella les voyageurs dans sa langue gutturale.

– Danger ! Pas aller ! Revenir !

De toute évidence, l’endroit avait une connotation maléfique aux yeux de leur guide. Domiel était partagé entre sa curiosité et l’avertissement de Lyagber. Il ne pouvait pas se permettre d’ignorer un indice laissé par les Anciens alors qu’il cherchait justement à trouver où se trouvait leur Portail. Il décida donc de mettre la peur du guide sur le compte de la superstition et continua à avancer. Si cette ruine était bien l’œuvre des Anciens, peut-être y trouverait-il quelque symbole qui pourrait les guider vers leur destination.

En quelques enjambées, le mage se retrouva à coté de Djashim.

– Reste ici, ordonna-t’il au jeune garçon avant de franchir le cercle de pierre.

A peine eut-il mis le pied à l’intérieur que sa vision se brouilla. Un voile gris lui passa devant les yeux, et il se retrouva projeté à l’extérieur du cercle. Surpris, Domiel se retourna pour constater que Djashim et Lanea avaient disparu !

Il porta de nouveau son regard vers le cercle de pierre, et, frappé par la surprise, eut un mouvement de recul. Le cercle s’était transformé en une tour lisse, si haute que son sommet semblait se perdre dans les nuages. Le haut de la gigantesque construction brillait d’une lueur rouge. Détournant légèrement le regard, Domiel aperçut au loin, en direction des Lanerpic, une construction similaire, brillant du même éclat rouge, et un peu plus loin une troisième, en tout point similaire aux deux autres.

Il ne fallut pas longtemps au mage pour réaliser de quoi il s’agissait : « Des balises ! » se dit-il. Mais il se rendit compte alors de l’absurdité de ce qu’il voyait : comment ces balises avaient-elles pu soudainement apparaître ? Où donc était-il arrivé ?

Le mage n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur ces questions car un bruit assourdissant se fit entendre, juste au dessus de lui. Domiel leva la tête. Il vit alors un engin volant si grand qu’il aurait presque pu engloutir la tour. Il était de forme triangulaire et semblait planer sur place, poussé par la puissance verticale d’énormes réacteurs dirigés vers le sol.

Alors que Domiel, stupéfié par cette vision, se demandait encore ce qu’il avait sous les yeux, des panneaux situé sur le dessous de l’appareil se mirent à coulisser, laissant apparaître un conteneur tenu à l’aide d’un treuil. L’objet se mit à descendre doucement jusqu’à atteindre sol, où le crochet du treuil se détacha automatiquement pour remonter dans l’engin volant.

Instantanément une dizaine d’êtres sortirent de la tour pour s’approcher du caisson géant. L’un du était équipé d’un appareil roulant qu’il vint coller à l’avant de l’objet. De petites roues sortirent alors des cotés du conteneur et l’homme put alors, à l’aide de son appareil, tirer la gigantesque caisse tandis que ses compagnons se plaçaient sur les côtés afin de s’assurer qu’elle ne dévie pas de sa course.

Domiel observa alors ces hommes. Ils étaient vêtus de combinaisons étanches que Domiel reconnut : elles étaient semblables aux illustrations des plus anciennes archives de Dafakin. Le mage n’eut plus de doute : il était en présence d’Anciens en chair et en os.

Au dessus de lui, l’engin volant venait de refermer les panneaux de sa soute, et s’apprêtait clairement à repartir. Domiel réalisa alors que, d’une manière ou d’une autre, il était en train de revivre, probablement en rêve provoqué, une scène du passé, de l’époque même où les Anciens venaient de commencer leur colonisation d’Erûsarden. L’engin qui se trouvait au dessus de lui était une navette de montage, similaire à celles qui avaient, dans des temps immémoriaux, servi à construire Dafakin elle-même.

La navette prit de l’altitude et s’éloigna, se dirigeant vers la deuxième balise que Domiel avait repéré. Elle suivait très clairement un chemin préprogrammé, s’arrêtant à chaque balise avant de rejoindre le cœur des Lanerpic, là où se trouvait sa base.

Sa base… mais oui, cela ne pouvait être que… Domiel n’eut pas le temps de finir sa pensée car sa vue se brouilla de nouveau.

Le mage se retrouva dans le noir. Sa tête lui faisait horriblement mal. Il se rendit compte qu’il avait en fait les yeux fermés. Péniblement il les ouvrit. Il aperçut alors le visage de Lanea, penchée sur lui, une expression d’inquiétude dans le regard.

– Enfin ! dit-elle d’un ton, de soulagement en voyant son compagnon se réveiller. Nous avons cru te perdre.

Domiel se remémora alors sa dernière pensée, et ignorant ce que venait de dire sa compagne, il exulta :

– Je sais comment trouver le Portail des Anciens !