Retour (6)

Retour (6)

En parcourant les couloirs du palais de Niûrelhin, Daethos prenait conscience du fossé immense qui séparait les hommes des Sorcami. Les fresques murales représentant les membres de son espèce étaient omniprésentes. Les Sorcami y étaient dépeints comme des monstres sans cœur à abattre, et non comme des êtres pensants et intelligents. Sur ces murs, on pouvait lire la haine que s’étaient voués humains et hommes-sauriens depuis deux millénaires. C’était un sentiment si puissant que seuls quelques uns, dans les deux camps, avaient réussi à le transcender. Chez les humains, la maison de Leotel, la famille du prince Aridel et du souverain d’Omirelhen, avaient parmi les premiers à tendre la main aux Sorcami après la conquête de Sorcasard. Celui qui avait pris cette main tendue du coté Sorcami était Itheros, et grâce à leurs efforts, les deux peuples s’étaient, pendant plus d’un siècle, un peu rapprochés.

Itheros était âgé, même suivant les standards des hommes-sauriens. Il avait presque deux cents ans, et rares étaient les Sorcami qui dépassaient cet âge. Daethos, pendant son voyage vers Omirelhen, avait lu tout ce qu’il pouvait sur ce grand Ûesakia qui avait dirigé Sorcamien pendant plus d’un siècle. Le clan de Daethos, perdu au cœur d’un royaume humain, avait en effet été coupé du reste des Sorcami pendant très longtemps, et le shaman était avide de connaissance sur ce qui était arrivé à son peuple. Itheros avait accompli de grandes choses, prouvant qu’il était possible pour les hommes et les Sorcami de vivre en bonne intelligence… Bien sûr ce début de réconciliation n’avait pas plu à tout le monde et comme tout changement, il avait fait naître des rancœurs secrètes chez les hommes-sauriens les plus radicaux. C’était sur ce terreau de haine que le baron Oeklos avait pu asseoir sa base de pouvoir. L’ignorance et la peur étaient des caractéristiques que les Sorcami partageaient avec les humains, et il avait suffi d’un esprit malin comme celui d’Oeklos et d’un peu de patience pour réduire à néant le travail de plus d’un siècle. La haine avait a nouveau triomphé, et la guerre en était la conséquence…

Perdu dans ses réflexions, Daethos manqua presque sa destination. Les appartements d’Itheros étaient situés dans l’aile ouest du palais. Les souverains d’Omirelhen, honorant leur alliance avec le Ûesakia, avaient réservé cette partie de leur demeure aux émissaires de Sorcamien. Ils avaient même redécoré certaines pièces afin de leur donner un aspect rappelant les chambres de la pyramide de Sorcakin.

Daethos frappa à la porte qui se trouvait devant lui. Le Sorcami qui vint lui ouvrir était jeune. Il s’agissait sûrement de Wekhoseth, le guerrier qui avait aidé Itheros à fuir Sorcamien.

« Suivez-moi », dit-il avant de précéder Daethos à l’intérieur.

Itheros était assis sur un confortable fauteuil, lisant attentivement un parchemin à l’aspect très ancien.

– Ah, shaman-Daethos, bienvenue à vous ! salua-t’il. C’est une joie de vous recevoir ici.

– Et pour moi un honneur, Ûesakia-Itheros, répondit Daethos en s’inclinant formellement.

– Mais trêve de courtoisie. Je suppose que vous avez beaucoup de questions, et j’ai d’ailleurs moi aussi un grand nombre de choses à vous dire. Installez-vous, je vous prie.

Daethos s’assit, et les deux hommes-sauriens commencèrent à discuter de leurs clans respectifs, s’échangeant leurs points de vue sur les affaires des Sorcami de chaque coté des Sordepic. Ils parlèrent pendant longtemps, tentant, en quelques heures, de rattraper des siècles de séparation. Daethos était impressionné par l’intelligence et le savoir de son aîné. Plus d’une fois il se demanda ce qui avait pu pousser son peuple à écarter du pouvoir un dirigeant aussi sage…

Petit à petit la conversation se rapprocha de sujets plus actuels.

– Avant votre arrivée, j’étais en train de relire la prophétie d’Oria. J’imagine que vous en avez entendu parler ?

– Oui, je l’ai également lue. Elle est revenu plusieurs fois dans les discussions que j’ai eu avec mage-Domiel, lorsque nous étions à Niûsanin. Je vous avoue cependant que ce texte me laisse perplexe. Ses prédictions semblent à la fois sans faille, mais trop vagues pour être utilisables en pratique.

– Il en est souvent ainsi des prédictions du mage Omasen. Mais ce texte à un réel pouvoir. Savez-vous que c’est grâce à cette prophétie que le roi Leotel est aujourd’hui assis sur le trône de la sirène ? Omasen avait prédit l’arrivée de son ancêtre, Leotel, premier du nom, qui a libéré Omirelhen du joug des mages noirs. J’ai vu des propres yeux un jeune paysan devenir le symbole de tout un peuple grâce la vision d’Omasen.

Daethos sentit un frisson lui parcourir l’échine. C’était une chose que de lire ce qu’avait été la vie du Ûesakia, mais une toute autre de l’entendre la raconter. Le Sorcami resta silencieux, pesant la portée des propos de l’ancien maître de Sorcamien.

C’est pour cela que je ne prend aucun des mots de la prophétie à la légère, reprit ce dernier. Je l’ai longtemps étudiée, et je peux vous dire avec certitudes que les jours qui arrivent s’annoncent bien sombres, pour les hommes comme pour nous. L’ombre qu’Oeklos répand sur le monde n’en est qu’à ses débuts, et si nous voulons pouvoir un jour le contrer, la famille du roi Leotel est la clé.

– La clé ? Que voulez-vous dire ?

Itheros se mit à lire :

 Héroïque lignée des gardiens d’Erûsarden
En cet instant gravée en mémoire de la sirène
à l’obscurité renaissante, au mal triomphant
Le dernier rempart d’un espoir vacillant.

– Les Gardiens, pour autant que je comprenne la prophétie, sont très fortement liés à la maison de Leotel, dont le symbole est la sirène. Il est difficile de savoir quel sera leur rôle exact, mais il est d’une importance cruciale.

Daethos, se rappelant soudain la demande d’Aridel et de Shari, rebondit sur ces paroles.

– Ce qui m’amène, Ûesakia-Itheros, au but de ma visite actuelle. Savez-vous exactement quel le mal qui touche le roi Leotel ? Mes compagnons de voyage n’arrivent pas à obtenir de réponse à ce sujet.

– Je n’en sais hélas pas beaucoup plus que vous. Depuis le début de la maladie du roi, on me maintient dans l’ignorance la plus complète. Ce fait est d’ailleurs en soi extrêmement inquiétant. La princesse Delia, fille du roi, se défie de moi, et depuis qu’elle assumé la régence, une ambiance pesante règne au palais. J’ignore quels sont ses plans, mais je n’en fais sûrement pas partie…

– Depuis combien de temps le roi est-il malade ? demanda alors Daethos, soucieux d’en apprendre le plus possible.

– Cela fait bien trois semaines, maintenant.

– Et vous ne l’avez pas vu depuis ce temps ?

– Hélas non. Seul maître-Nidon me rend visite, à présent. C’est aussi pour cela que votre présence est des plus bienvenues.

Le roi était donc malade et gardé au secret depuis trois semaines… C’était effectivement étrange. Sa maladie était-elle contagieuse ? Daethos n’en apprendrait cependant pas plus de son aîné. Après quelques échanges de politesse, il prit donc congé du Ûesakia, avec plus de questions que de réponses.