Retour (5)

Retour (5)

Domiel était remonté sur le pont principal du Dragon de Mer. Malgré l’heure tardive et la fatigue, le mage ne se sentait pas encore prêt à se coucher. Levant les yeux au ciel, il se prit à observer les étoiles. La Lune n’était pas encore levée, et la voûte céleste, d’un noir profond, laissait apercevoir ses splendeurs. La traînée blanchâtre de la Voie Lactée s’étendait du nord au sud. Au dessus d’elle se trouvait la Grande Ile, une nébuleuse à l’aspect tout aussi laiteux. Et plus loin encore, on apercevait Fen, la constellation de l’éventail, dont les astres brillants illuminaient le ciel de leur éclat. On pouvait se perdre des heures devant la beauté de ce spectacle. Et Domiel, de par son éducation de mage, savait que chacun de ces astres était en fait un soleil, autour duquel orbitait des mondes, peut-être comme Erûsarden ? Qui pouvait savoir…

Domiel baissa le regard. Un bruit avait attiré son attention. Le mage parcourut des yeux le pont du Dragon de Mer. Celui-ci était faiblement éclairé par la lumière de quelques lampes à huile, mais cela suffisait amplement à Domiel, dont les yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Il trouva alors ce qu’il cherchait. Il s’agissait d’un groupe d’hommes, des marins probablement venus du Tigre Blanc, qui s’étaient assemblés en cercle et chantaient. Domiel s’approcha, écoutant attentivement. Le chant était envoûtant, une sorte de beauté rude qui rappelait l’océan et la lutte que les marins devaient mener pour leur survie. La mélodie, parfois joyeuse, parfois triste, se mêlait au vent et aux craquements du bateau, devenant presque hypnotisante. Arrivé à quelques pieds des marins, Domiel se mit à écouter les paroles.

Le vent nous porte
Au gré des flots
Dans les mers mortes
Et le long des ilots

Jusqu’au bout du monde
Nous naviguons dans l’ombre
Le tonnerre gronde
Nous avançons sans encombre

L’aventure nous guide
Et la brise marine
Au delà des terres arides
Jusqu’aux portes de Dalhin

Tous un jour nous verrons
La cité d’Erû, l’Unique
Et si nous sombrons
Un voyage fantastique
Sera notre destination

Ces vers laissèrent le mage songeur, le clapotis de l’eau reflétant ses pensées. Il allait bientôt revoir Dafakin, la cité des mages, qui sur Erûsarden, était ce qui se rapprochait le plus de la mythique Dalhin, la ville divine. Cela faisait sept ans qu’il n’avait pas revu son pays natal, et pour lui ce voyage n’avait rien d’un retour banal. Il ignorait quel accueil lui serait fait. Domiel n’avait pas quitté le royaume des mages de la meilleure des façons, et sous leur vernis de logique, la rancune était tenace chez certains habitants de Dafakin… Le mage interrompit ses pensées. Ce n’était pas des souvenirs qu’il avait envie d’explorer. Il se détourna et se dirigea vers l’arrière du navire.

Le capitaine Ithaylîn était là, observant lui aussi ce qui se passait sur le pont. Il avait les traits tout aussi tirés que Domiel. A la vue du mage, cependant, il esquissa un faible sourire.

– Maître Domiel… Merci pour votre aide aujourd’hui. Sans vous, je crois que beaucoup de ces malheureux n’auraient pas vu le jour se lever demain.

— C’est tout naturel, capitaine. Je n’allais pas laisser à la mort des hommes qui se sont bravement battus. Et soyez assuré qu’ils trouveront les meilleurs soins en Dafashûn.

– Je n’en doute pas, maître. Nous devrions arriver dans moins d’une semaine, et je n’en serai pas fâché. Avec tous ces nouveaux arrivants, les vivres devront être rationnées.

– Savez-vous ce qui est arrivé au Tigre Blanc ? Je n’ai pas encore eu le temps de m’informer.

– De ce que m’a dit le premier lieutenant, le navire a été surpris par un vaisseau aux couleurs de Fisimhen qui a ouvert le feu sans sommations. Le Tigre Blanc a tenté de riposter, mais il n’avait pas l’avantage du vent, et s’est pris plusieurs bordées avant de devoir fuir vers la haute mer. Le capitaine est apparemment mort dans l’assaut.

– Voilà qui est inquiétant…

– Inquiétant, maitre Domiel ?

– Oui, capitaine. Comment expliquez vous qu’un navire de guerre de Fisimhen aie pu tomber sur le fleuron de la flotte de Niûsanif « par hasard » ? L’océan est vaste, et j’ai tendance à ne pas croire aux coïncidences…

– Vous pensez à… un espion ?

– J’aimerais que ce soit si simple… Mais j’ai bien peur que nous ayons sous-estimé les pouvoirs du baron Oeklos.

– Que voulez-vous dire ?

– Non capitaine, je ne veux pas vous inquiéter davantage. Vous avez déjà bien assez de choses à faire. Laissez-moi me préoccuper de cela.

– A votre guise, maître. Et maintenant, si vous voulez-bien m’excuser, je vais tenter de dormir un peu.

– Je crois que je vais faire de même, capitaine. Bonne nuit.

– Bonne nuit, maître.

Le capitaine se leva et partit vers sa cabine, laissant Domiel seul avec ses pensées. Le mage ne pouvait s’empêcher de songer à Oeklos. S’il avait réellement le pouvoir de détecter les navires en mer, alors la flotte de Niûsanif était vouée à disparaître. Et ceci rendait sa mission encore plus pressante. Il était temps qu’ils arrivent en Dafashûn…