Retour (4)

Retour (4)

Les voyageurs, précédés par Delia, Redam Nidon et Itheros, avaient rejoint la salle du Conseil Restreint, où étaient prises la plupart des décisions qui influaient sur le destin du Royaume d’Omirelhen. Il était cependant remarquable que cette salle soit utilisé en l’absence de son monarque, car celui-ci était censé, par tradition, présider toutes les réunions s’y déroulant. Plus étonnant encore était le fait que Delia s’installe en bout de table, dans le fauteuil réservé au souverain. Cette entorse au protocole troublait Aridel. Il avait été absent d’Omirelhen pendant très longtemps, mais il doutait que les traditions ancestrales de sa famille aient été changées pendant son absence. La présence de Delia au conseil ne pouvait signifier qu’une chose : elle avait assumé la régence du royaume. Le roi Leotel était-il donc si malade ? Il fallait en avoir le cœur net. Sans plus attendre, Aridel se mit à parler.

– Nous avons beaucoup à nous dire. Mais avant de commencer, j’aimerais savoir où se trouve notre père, le roi Leotel, qui devrait de droit être ici pour recevoir ces nouvelles. Des décisions devront être prises, et il doit être en possession de toutes les informations dont nous disposons.

Ce fut Delia qui répondit.

– Comme je te l’ai indiqué, cher frère, père est malade. Il souffre depuis deux semaines d’une fièvre qui ne semble pas le quitter, malgré les soins de maître Nidon, ici présent. En ton absence, il m’a donc confié la gestion des affaires courantes du royaume. Mais maintenant que tu es revenu, cette place te revient de droit.

Voilà qui était finement joué. Delia savait pertinemment qu’Aridel n’avait aucune envie d’assumer la régence. Elle avait donc volontairement soulevé ce point afin que son frère reconnaisse sa légitimité. Aridel retrouvait bien là le caractère de sa sœur. Delia n’avait jamais vraiment caché son ambition, même lorsqu’ils étaient enfants, et la régence était une des positions les plus élevées à laquelle, en tant que femme, elle pouvait aspirer.

– Nous pourrons discuter de cela plus tard, en présence de père. Je tiens à le voir dès que possible, maître Nidon.

– Bien sûr, altesse. Je pense que le roi sera réveillé dans la soirée, je vous mènerai à lui dès qu’il se sentira un peu mieux.

– Très bien, et pour quand espérez-vous sa guérison complète ?

– Je ne saurai le dire, altesse. Le mal qui affecte sa majesté est bien mystérieux, et ni moi ni Itheros n’avons pu en déterminer la source. Nous espérions que votre ami maître Domiel nous viendrait en aide, mais je constate avec regret son absence.

L’inquiétude s’empara d’Aridel. Même s’il n’avait jamais été proche de son père, il savait que le roi avait été un bon dirigeant pour Omirelhen, et en ces temps troublés, sa perte serait un désastre pour le royaume. Le prince s’efforça cependant de ne rien laisser paraître, et poursuivit.

– En effet, maître Domiel a décidé de retourner en Dafashûn pour convaincre les mages de nous venir en aide dans notre combat contre Oeklos.

– Voilà qui parait être une excellente idée ! L’absence de réaction des mages aux attaques d’Oeklos m’inquiète beaucoup. La lumière céleste qu’il utilise pour détruire les fortifications de ses ennemis dépasse notre compréhension, et les mages de Dafashûn auraient dû intervenir, comme ils l’ont toujours fait lorsque les hommes du continent étaient menacés.

— Peut-être, maître Nidon, mais en attendant, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. N’oubliez pas que nous avons réussi à protéger Omirelhen et Niûsanif des effets de cette arme. Cela nous confère un avantage, dont il nous faut profiter.

Delia coupa alors la parole au vieil homme qui s’apprêtait à répondre.

– Nous sommes peut-être immunisés contre cette arme, mais même sans celle-ci, les armées d’Oeklos sont puissantes. Le sud de Setirelhen, que nous tenions tant bien que mal a fini par tomber il y a deux jours aux mains de nos ennemis. Je suis au regret de vous annoncer le décès de l’amiral Omasen, qui a péri lors des combats.

A coté d’Aridel, Shari s’exclama, malgré elle.

– Non !

La détresse se lisait sur le regard de la jeune femme. Aridel comprenait ce qu’elle ressentait. Le frère d’Aridel, Sûnir, était mort dans ses bras lors les combats qui avaient permis de sauver le sud de Setirelhen. Si ces provinces avaient finalement été capturées, que signifiait donc sa mort ? Et celle de l’amiral Omasen, qui avait fidèlement servi la couronne ? Ce retour en Omirelhen était décidément bien amer. Aridel se tourna vers l’ambassadrice de Sûsenbal.

– Ne désespérons pas, Shari… Nous sommes après tout porteurs d’une bonne nouvelle : nous avons conclu une alliance avec Niûsanif, et à l’heure où je vous parle, les navires de la république sillonnent l’Océan Intérieur et ravagent les côtes de Sorcamien et Fisimhen. Cela devrait porter un coup à Oeklos : s’il voulait utiliser la mer pour envahir Niûsanif, il en est pour ses frais…

– J’ai bien peur, répliqua Delia, que cette alliance ne soit qu’un répit temporaire. La flotte de Niûsanif ne pourra se battre éternellement, et dès qu’elle se relâchera, Oeklos sera libre de nous attaquer.

– Et que proposes-tu donc pour faire face à cette menace ? Nous avons déjà renforcé nos frontières avec Sorcamien.

– Je ne propose rien, Berin. Je ne m’occupe que des affaires courantes du royaume, pas de la stratégie militaire. Mais père, dans ses moments de lucidité, a discuté avec le général Logat et je crois qu’ils ont une idée. Peut-être t’en dira t’il plus qu’à moi ?

Aridel ne savait quoi répondre. Il finit par dire :

– Peut-être, en effet. Mais pour l’heure, mes compagnons et moi sommes un peu fatigués et souhaiterions nous reposer. Nous reprendrons cette conversation plus tard, en présence du roi.

– Très bien, cher frère. A ce soir, donc.

Alors que les trois voyageurs étaient conduits vers leurs quartiers, Aridel fit signe à Daethos et Shari de se rapprocher.

– Il se passe quelque chose d’étrange au palais. Il faudrait que nous en sachions plus avant de voir le roi.

– Vous avez raison, Aridel, dit Shari. Je suis très étonnée que votre père, malade ou pas, n’aie pas voulu vous voir sur le champ. Daethos, pouvez vous vous renseigner auprès d’Itheros d’ici ce soir ? Peut-être en apprendrez vous plus que nous…

L’expression qu’afficha le Sorcami était, comme à son habitude, indéchiffrable. Il acquiesça cependant.

– Je rencontrerai le Ûesakia, princesse-Shas’ri’a.

– Merci, Daethos.

Aridel n’en revenait pas. Il allait devoir compter sur un Sorcami pour découvrir les affaires de sa propre famille. C’était comme si le monde était devenu fou…