Retour (3)

Le monde semblait hors de contrôle. C’était comme si l’univers entier s’était mis à tourner autour de Djashim. Le seul point d’ancrage qu’il avait était la douleur lancinante qui lui vrillait la jambe. La fièvre le faisait douter de ses propres sens. Était-il en train d’être transporté, ou était-ce encore un rêve ? Sa vision était trouble, tout comme sa mémoire. Il essayait de se souvenir de ce qui lui était arrivé depuis son départ de Niûsanin. Il se rappelait encore son excitation lorsqu’il avait vu la ville s’éloigner pour ne devenir qu’un point à l’horizon. Après ses souvenirs se confondaient dans le flou le plus total. Il se rappelait avoir travaillé dur, faisant de son mieux pour appréhender la vie de marin tandis que le Tigre Blanc entouré de la flotte de Niûsanif voguait vers le nord. Tout s’était passé de manière plutôt monotone, jusqu’à ce moment fatidique où la vigie avait repéré un navire ennemi…

De la bataille, Djashim ne gardait presque aucun souvenir. Il se rappelait juste du flash blanc des canons, et de l’explosion qui l’avait projeté à terre criblé d’esquilles de bois. Le reste n’était que fragments douloureux mêlés à de longues périodes d’inconscience qui étaient comme autant de trous noirs dans la mémoire du jeune garçon. Il en venait presque à se demander s’il était encore vivant. Peut-être avait-il déjà rejoint la cité céleste de Dalhin, où il pourrait reposer éternellement, comme le prêchaient les prélats de Niûsanin. D’ailleurs n’était-ce pas là un Dasami, l’un des anges d’Erû, qui était penché sur lui, murmurant son nom ?

– Djashim… Djashim, tu m’entends ? Reste avec moi !

Le jeune homme tenta de rassembler les fragments de conscience qui lui restait. Non ce n’était pas un ange… Il connaissait cette voix. Où l’avait-il déjà entendue ? Le jeune garçon ouvrit péniblement les yeux pour observer la forme blanche penchée sur lui. Et soudain, dans un moment de lucidité, il se souvint !

– Dom… Domiel ? demanda-t’il d’une voix rauque.

– Ne parle pas trop. Tu as perdu beaucoup de sang et ta blessure est infectée. Mais ne t’inquiète pas, je vais te soigner, et tu seras bientôt sur pied. Il faut juste que tu te forces à rester conscient. Tu peux faire ça pour moi ?

Djashim opina de la tête… Rien que le fait de savoir que c’était un mage qui s’occupait de lui lui redonnait de l’espoir. Et Domiel était un ami de Shari. C’était comme si Erû lui même l’avait envoyé pour sauver Djashim. Cette simple pensée suffisait presque à surmonter la douleur qui lui parcourait la jambe que Domiel était en train de soigner.

***

Lorsque Djashim se réveilla, il avait l’esprit bien plus clair qu’il ne l’avait été durant les dernières quarante-huit heures. Il était allongé dans un hamac, bercé par le tangage du navire. Sa jambe était encore douloureuse, bien sûr, mais la souffrance était presque supportable.

A coté de Djashim se trouvaient de nombreux autres blessés, certains gémissant faiblement. Une odeur métallique de sang et de chair pourrie régnait dans la salle, donnant presque la nausée au jeune garçon. Mais où se trouvait-il donc ? La mémoire du jeune garçon était encore floue. Il se rappelait vaguement avoir été soigné par… Domiel (mais était-ce réellement lui ?). Ce qui s’était passé avant était cependant presque inaccessible. Avait-il été transporté sur une autre navire que le Tigre Blanc ?

– Ah, tu as repris conscience, je vois.

La voix était familière. Djashim tourna la tête pour voir un homme au tablier recouvert de sang. Son visage présentait des signes d’épuisement, mais ses cheveux et sa barbe blancs étaient parfaitement reconnaissables.

– Domiel ! Ce… ce n’était donc pas un rêve.

– Et non Djashim, je suis bien là. Et tu as de la chance d’y être aussi. Deux heures de plus et je n’aurais rien pu faire pour toi. Mais tu es arrivé juste à temps, et j’ai bon espoir, l’intervention ne devrait te laisser aucune séquelle.

– Mer… merci, bredouilla le jeune garçon. Vous avez été affecté sur le Tigre Blanc ?

Le mage eut un petit rire fatigué.

– En aucune manière, mon jeune ami. Nous sommes en ce moment sur le Dragon de Mer, un navire marchand à bord duquel j’ai pris passage pour rentrer en Dafashûn.

Dafashûn… Le Royaume des Mages ! Un pays où peu d’habitants de Sorcasard avaient mis les pieds. Les mages aimaient garder leurs secrets. Malgré la fatigue et la douleur, les yeux de Djashim se mirent à pétiller…

– Nous allons au Royaume des Mages ?

– Oui, Djashim. Le chirurgien du Tigre Blanc a péri durant la bataille où tu as été blessé, et les victimes les plus graves ont dû être transportées ici. Étant donné que nous sommes plus proches de la côte de Dafashûn que de celle de Niûsanif, nous nous rendons à Trûpidel pour que vous y soyez soignés convenablement. De là, vous repartirez pour Niûsanif après guérison complète, je pense. Nous devrions arriver dans une semaine, d’après le capitaine. En attendant, tu dois te reposer, et moi aussi. Je repasserai te voir bientôt. Je me réjouis d’avance d’entendre l’histoire du héros de Niûsanif…

Domiel s’éloigna alors vers le fond de la salle, probablement là où se trouvait sa cabine. Djashim reposa sa tête sur le hamac. Il était presque heureux. Sa blessure, malgré toute la souffrance qu’elle lui causait, allait lui permettre de voir Dafashûn, et c’était là une perspective plus qu’excitante. Lorsque le jeune garçon finit par s’endormir, ses pensées étaient déjà au royaume des mages.

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