Retour (2)

La cité de Niûrelhin, capitale du royaume d’Omirelhen, offrait une vue spectaculaire au voyageur s’en approchant. Ses maisons aux murs blancs resplendissaient sous l’éclat du soleil, la rendant visible à des lieues à la ronde. A mi-chemin entre les collines de Sûarel et les plaines de l’Omirin, la ville était le centre névralgique du plus puissant des royaumes humains de Sorcasard. A ce titre, elle reflétait bien la vanité de ses bâtisseurs, pensait Daethos, presque malgré lui. L’homme-saurien ne pouvait s’empêcher de ressentir un soupçon d’amertume à l’idée qu’autrefois s’était dressée à cet endroit la puissante cité de Gaksûrokhos, l’une des plus grandes capitales Sorcami.

Le peuple de Daethos avait en effet jadis régné en maître incontesté du continent de Sorcasard. Cet âge d’or avait pris fin lorsque les humains, venus de l’est en cohortes innombrables, s’étaient emparés de plus de la moitié du continent. Cela s’était passé plus de quatre siècles auparavant, mais la rancune née des massacres perpétrés à cette époque était encore vive chez bien des hommes-sauriens. Les Sorcami vivaient en effet deux à trois fois plus longtemps que leurs éphémères ennemis, et ils oubliaient rarement une offense.

Le clan de Daethos cependant, était resté caché dans la plus grande forêt du sud du continent, et avait appris, longtemps auparavant que les humains, à l’instar des hommes-sauriens, étaient capables du meilleur comme du pire. C’était une humaine nommée Liri’a qui leur avait enseigné, quatre siècles auparavant que les hommes et les Sorcami pouvaient parfaitement cohabiter. La famille de Daethos avait alors juré de protéger les héritiers spirituels de cette femme, les humains dignes de porter son médaillon, le symbole de l’amitié qu’elle avait porté aux Sorcami. Daethos était donc lié par l’honneur de son clan aux humains qu’il accompagnait, et renier le serment de ses ancêtres était pour lui pire que la mort.

Le principal « protégé » de Daethos était Aridel, de son vrai nom Berin, prince héritier du royaume d’Omirelhen. Le Sorcami avait bien du mal à le cerner. Le prince, qui chevauchait à ses cotés, semblait parfois soupçonneux à son égard, mais ce sentiment avait tendance à s’estomper, ces derniers temps. Malgré tout, l’homme-saurien et Aridel se parlaient peu.

Ce n’était pas le cas de la jeune femme qui l’accompagnait. Shas’ri’a (ou Shari, comme elle préférait se faire appeler), ambassadrice de l’empire de Sûsenbal auprès du royaume d’Omirelhen, était d’une nature bien plus cordiale, et s’entretenait souvent avec Daethos. Le Sorcami ignorait cependant si l’ambassadrice agissait par diplomatie ou si son amitié était sincère.

Derrière Daethos, l’escorte princière qui accompagnait les deux humains et le Sorcami depuis Ortel avançait avec dignité. Les plastrons des soldats brillaient, laissant apparaître l’insigne de la sirène, symbole de la maison de Leotel, la famille royale d’Omirelhen.

Aridel se tourna vers Shari. L’ambassadrice arborait un large sourire, difficile a interpréter. Était-ce le soulagement d’être arrivé à la fin de leur voyage ? Ou autre chose ? La jeune femme avait tenu à monter à cheval plutôt que de voyager dans la voiture couverte qui peinait derrière eux. Peut-être appréciait-elle tout simplement cette liberté de déplacement.

– Nous serons au palais dans moins de deux heures, je pense, dit Aridel, plus pour meubler le silence qu’autre chose.

– Je ne serai pas mécontent de revoir votre père, Aridel, dit Shari. Nous avons beaucoup à lui raconter.

– Je pense qu’il aura des nouvelles pour nous aussi, Shari. Je suis curieux de savoir comment les choses avancent en Setirelhen.

Le visage de Shari s’assombrit, ses yeux en amande prenant un éclat triste.

– A votre place, je ne me montrerais pas trop optimiste, Aridel. Notre alliance avec Niûsanif n’aura probablement pas fait reculer Oeklos.

Oeklos… Le nom fit presque frémir Daethos. C’était à cause de cet ennemi mystérieux que le fragile équilibre du continent de Sorcasard avait été rompu. Il avait convaincu la plupart des clans des hommes-sauriens de repartir à la conquête de leurs anciennes terres. Par d’habiles manœuvres, il avait déposé le Ûesakia, juge suprême des Sorcami, ce qui se rapprochait le plus d’un roi pour le peuple de Daethos, et l’avait remplacé par un de ses pantins. Le Ûesakia légitime, Itheros, avait alors du s’exiler chez les humains. Il se trouvait à présent à Niûrelhin, la cité qui s’étendait devant Daethos. La présence du Ûesakia n’était bien sûr pas étrangère à la décision de Daethos d’accompagner Aridel et Shari. Le Sorcami espérait bien découvrir les intentions de l’ancien maître de Sorcamien. Il avait de nombreuses questions à poser à celui qui, au moins en théorie, était son supérieur.

Ces questions obtiendraient leurs réponses à l’intérieur des portes de Niûrelhin, tout comme celles de Shari et d’Aridel. Et alors qu’ils avançaient en silence, Daethos ne pouvant s’empêcher de ressentir un soupçon d’impatience.

***

Les voyageurs étaient arrivés dans la cour du palais de Niûrelhin, résidence des rois d’Omirelhen. La démesure du palais était à la hauteur de l’orgueil de ceux qui l’avaient fait construire, les hommes de l’empire de Dûen. Daethos reconnaissait cependant à l’édifice une certaine beauté, même si certains des motifs ornant ses murs étaient peu flatteurs pour le peuple Sorcami. De nombreuses scènes représentaient en effet des hommes-sauriens dans différentes postures de soumissions tandis que les guerriers humains chevauchaient ou combattaient valeureusement. Daethos, loin de s’en offusquer, savait que ces motifs avaient leurs contrepartie en Sorcamien, où c’étaient les humains qui étaient montrés comme esclaves à la solde de maîtres Sorcami. L’homme-saurien réalisait cependant à quel point l’inimitié qui courait entre les humains et son peuple était profonde. Même si certains, des deux cotés, avaient tenté un rapprochement, il faudrait encore beaucoup de temps avant que les guerres du passé soient oubliées. Sans parler des événements actuels…

Alors que les soldats qui avaient escorté Shari, Aridel et Daethos au palais conduisaient les chevaux à l’écurie, un vieil homme, s’approcha lentement. Il était accompagné par un Sorcami au port noble qui avait l’air tout aussi âgé, et par une jeune femme qui semblait le pendant féminin d’Aridel. C’est elle qui parla en premier :

– Bienvenue ! J’espère que vous avez fait bon voyage. Depuis que nous avons eu vent de votre arrivée à Ortel, nous vous attendions avec impatience. Nous avons hâte d’entendre les nouvelles que vous nous apportez !

– Merci, Delia, répondit Aridel sans plus de cérémonie. Nous sommes prêts à voir le roi immédiatement, s’il le désire.

La jeune femme échangea un regard avec l’homme âgé à coté d’elle, puis répondit d’un ton formel.

– J’ai bien peur, Berin, que père ne soit souffrant en ce moment, et ne puisse vous recevoir tout de suite. Mais maître Nidon, Itheros et moi même sommes prêts à vous entendre, dès que tu nous aura présenté ton nouveau compagnon.

Aridel sembla pris de court, et ce fut Shari qui répondit à sa place.

– Bien sûr, votre altesse. Je vous présente Daethos, fils d’Ethwinok, shaman du clan d’Inokos. Son aide nous a été très précieuse durant notre séjour à Niûsanif. Daethos, laissez moi vous présenter Delia Setrinadoter, marquise de Frimar et princesse d’Omirelhen, maître Redam Nidon, Gardien du Savoir au conseil d’Omirelhen, et Itheros, Ûesakia des Sorcami.

Daethos fit un pas en avant en direction d’Itheros et s’inclina profondément.

– Je sssuis très heureux de vous rencontrer.

A la surprise de Daethos, Itheros imita son geste.

– Et moi de même shaman-Daethos. Nous aurons beaucoup à nous dire je pense.

Le vieil homme, Redam Nidon, s’avança alors.

– Maintenant que les présentations sont faites, peut-être pouvons nous nous installer dans un endroit plus confortable pour discuter.

– Avec grand plaisir maître Nidon, répondit Shari. Nous vous suivons.

Alors qu’ils s’avançaient vers l’intérieur du palais, Aridel s’approcha de Shari et Daethos.

– Je n’aime pas beaucoup cette histoire à propos de mon père, murmura-t’il…

– Oui, répondit Shari, le roi semblait en parfaite santé lorsque nous sommes partis. J’espère que votre sœur pourra nous en dire plus.

Aridel allait répondre, mais il se ravisa alors que le petit groupe entrait dans le grand hall du palais de Niûrelhin.

Share Button