Retour (1)

Et les hommes, dans leur aveugle vanité, créèrent l’instrument de leur propre chute.
En cherchant à se substituer à la Nature, ils découvrirent que nulle ascension n’est infinie.

Encyclopédie de Dafashûn, 1ère édition, 135 E.D.

De l’eau, il n’y avait que de l’eau à perte de vue. Le bleu-gris de la mer était presque identique à celui des nuages obscurcissant le ciel, et ils se mélangeaient si bien à l’horizon qu’on aurait pu croire qu’il ne faisaient qu’un. Au milieu de cette étendue, le Dragon de Mer n’était qu’un simple point, une oasis perdue. Rien de tel que de se retrouver au milieu de l’océan pour se rendre compte à quel point nous sommes petits, pensait Domiel. Le mage n’avait jamais été un grand marin, mais chaque fois qu’il prenait la mer, il ne pouvait s’empêcher de s’abandonner à sa beauté et son immensité…

Le bruit d’une cloche le fit sortir de sa rêverie. Probablement l’heure du repas. Le capitaine Ithaylîn allait encore insister pour que Domiel l’accompagne pensant son déjeuner. Le maître du Dragon de Mer semblait particulièrement apprécier la présence du mage à son bord. Cela le changeait probablement des conversations qu’il avait avec ses lieutenants.

Le Dragon de Mer était un brick de quatre cent quatre-vingt tonnes qui assurait la plupart du temps un service de transport de marchandises entre le sud du continent de Sorcasard et Dafashûn, le royaume des mages. Le navire ne prenait que rarement des passagers, et lorsque Domiel avait acheté son passage, le capitaine avait paru quelque peu surpris.

– Les mages préfèrent naviguer sur leurs propres navires, d’habitude, maître. Je suis honoré que vous choisissiez de voyager avec nous.

– Je souhaite rester discret pour l’instant, avait répondu Domiel, préférant jouer l’honnêteté que d’inventer un quelconque mensonge.

Le capitaine, un homme d’âge mur à l’impressionnante barbe avait répondu par un sourire entendu.

Tout en se dirigeant vers l’arrière du navire, Domiel se mit à recenser les raisons qui l’avaient poussé à entreprendre ce voyage, lui qui s’était juré, neuf ans auparavant, de ne jamais remettre les pieds en Dafashûn. Les circonstances avaient changé, cependant, et il était de son devoir de mettre de coté ses affaires personnelles. Chaque jour qui passait renforçait le pouvoir d’Oeklos, a présent maître de plus des deux tiers du continent de Sorcasard. L’alliance entre Omirelhen et Niûsanif, que Domiel avait aidé à construire, ne pourrait pas lui résister éternellement sans l’aide des mages. Et c’était là l’une des raisons qui faisaient que Domiel se trouvait à présent sur le Dragon de Mer, mais pas la plus importante…

Domiel dut interrompre ses pensées car il était arrivé à la cabine du capitaine. Il valait mieux qu’il se change les idées, plutôt que de recommencer à broyer du noir.

Au moment même ou le mage franchissait la porte en bois, un cri retentit :

« Voile à l’horizon ! »

L’appel de la vigie fut instantanément répété de la proue à la poupe. Sans même laisser à Domiel le temps de réagir, la capitaine se précipita hors de sa cabine, longue-vue à la main, son premier officier sur les talons.

– De quel coté ? demanda-t’il, d’un ton d’urgence.

– A tribord, capitaine, annonça un quartier-maître.

Le capitaine déplia sa longue vue et se mit à scruter l’horizon avec attention. Domiel en profita pour se rapprocher du premier officier, le lieutenant Fîlayrî, un homme au teint presque aussi sombre que celui du capitaine, et à la barbe toute aussi fournie.

– Est-ce si inhabituel de rencontrer un autre navire ? demanda le mage, à la fois curieux et légèrement inquiet.

Le lieutenant se tourna vers son passager.

– Avant le début de la guerre, la présence de la marine de Niûsanif rendait ces eaux relativement sûres. Mais maintenant que nos navires sont partis au combat, les pirates risquent d’être plus entreprenants. Et il ne faut pas oublier que nous sommes au large des côtes de Sorcamien… Nous devons nous montrer prudents…

Le lieutenant fut interrompu par un cri de surprise.

– Par Erû ! (c’était le capitaine) Tout le monde à son poste ! A tribord toute, nous devons rejoindre ce navire au plus vite.

Immédiatement, le lieutenant répéta les ordres du maître du Dragon de Mer. Puis cédant à la curiosité, il demanda :

– Que se passe-t’il, capitaine ? Quel est ce navire ?

– Je n’arrive pas encore à distinguer son nom ou sa figure de proue, mais il arbore le pavillon de Niûsanif. Et il est très clairement en difficulté. Le grand mât est tombé et de la fumée s’échappe des ponts. Nous devons faire notre possible pour le secourir ! Se tournant vers Domiel, la capitaine demanda alors : Maître Domiel, il me semble que vous avez des talents de guérisseur ?

– Oui, répondit le mage. Je suis prêt à vous offrir mes services.

– Nous risquons d’en avoir besoin sous peu si j’évalue correctement la condition de ce navire. J’ai l’impression qu’il s’agit d’un trois mâts de la flotte qui a participé à un combat ayant tourné à son désavantage.

– Je suis à votre disposition.

Voilà qui allait détourner l’attention de Domiel des noires pensées qu’il développait depuis le début de ce long et monotone voyage…

Le Dragon de Mer, profitant d’un vent favorable, s’approcha rapidement du navire en perdition. Ce dernier était véritablement dans une condition déplorable. Une grande partie de sa voilure avait disparu, et le peu qu’il restait était troué ou déchiré, probablement par des boulets. Il était encore trop loin pour qu’on puisse distinguer les membres d’équipages, mais Domiel se doutait que certains étaient probablement dans un état pire que le navire lui même.

Le capitaine laissa soudain échapper une exclamation :

– Le Tigre Blanc ! Que fait-il ici ?

Le Tigre Blanc. Ce nom disait quelque chose à Domiel. Où l’avait-il donc entendu ? Il n’arrivait plus à s’en rappeler, et sur le moment cela ne paraissait pas très important. Tout ce qui comptait était d’aider les marins en difficulté qui étaient à bord de ce navire. Les explications viendraient ensuite.

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