Résurrection (6)

Résurrection (6)

Djashim avait du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Les propos d’Aridel étaient comme sortis d’un rêve. Malgré le visage familier qu’il avait devant les yeux, il avait encore des doutes sur l’identité de l’homme en armure. Tout dans ce qu’il racontait était incroyable, comme les fables qu’avait pu parfois lui raconter Idjîli, la femme qui l’avait élevé dans les rues de Niûsanin.

Djashim ne pouvait pourtant pas nier ce que lui montraient ses sens. La cuirasse qui recouvrait l’héritier du trône d’Omirelhen était bien tangible, et même en clignant des yeux, le jeune général n’arrivait pas à la faire disparaître de son regard. Il resta ainsi un long moment sans mot dire, ses pensées se bousculant à une folle allure.

Même s’il arborait officiellement les galons d’un officier du Nouvel Empire, chargé de la défense de Samar, Djashim était avant tout un agent de la résistance de Dafashûn. Son devoir était de mener à bien la mission que lui avait confié Lanea.

Il avait à présent une grave décision à prendre, et son choix allait déterminer le destin de toute la cité qui s’étendait à ses pieds. Il savait que personne ne pouvait le faire à sa place et la prise de conscience de cette lourde responsabilité lui pesait. Il regarda ses Ayrîa et Taric, ne sachant que faire.

Il y avait plus de cinq ans qu’il n’avait pas vu Aridel et pourtant il allait devoir choisir s’il lui faisait confiance ou non. Pouvait-il vraiment croire son histoire, tout droit sortie d’une légende ? Était-ce le destin ? Erû, comme le proclamait Aridel ? Cela avait une certaine logique. C’était ici, à Samar, que le créateur s’était révélé à Erûdrin, le prophète, près de quinze siècles auparavant.

Djashim prit une grande inspiration. Le temps était compté. Chaque seconde qui passait coutait des vies humaines, probablement inutilement. Il ne pouvait pas hésiter plus longtemps. Sa décision était prise. Il se tourna vers ses hommes :

– Soldats ! Rejoignez immédiatement tous les capitaines et officiers affectés à la défense des remparts, et ordonnez leur de cesser le combat jusqu’à nouvel ordre. S’ils rechignent, ceci devrait leur imposer obéissance.

Il sortit de sa tunique son sceau officiel, et le remit au légionnaire le plus proche.

Et faites également hisser le drapeau blanc ! ajouta-t’il.

Les soldats se regardèrent, l’air interdit. Leur général était-il devenu fou ?

– Général… commença l’un d’eux

– Soldat, le coupa Djashim. Ce n’est pas le moment de discuter mes ordres. Si vous obéissez promptement, vous sauverez un grand nombre de vos camarades. Allez !

– Oui, général ! finit par acquiescer l’homme, l’incompréhension se lisant dans son regard.

Les légionnaires descendirent alors, laissant Djashim, Ayrîa et Taric seuls avec Aridel.

– J’imagine que cela répond à votre question, Aridel. Sans entrer dans les détails, sachez que je suis en réalité un agent de la résistance de Dafashûn. Taric, ici présent pourra vous le confirmer. J’avais pour mission d’infiltrer au plus près l’netourage et la cour d’Oeklos afin de découvrir quelle était la véritable source de son pouvoir. Le but était bien sûr de neutraliser son rayon pour pouvoir enfin lui résister ouvertement. Si ce que vous racontez est vrai, il apparait cependant que vous m’avez devancé. Je vais donc prendre le risque de vous faire confiance. Ma mission pour Dafashûn n’a plus vraiment de sens si vous dites vrai. Je suis prêt à vous écouter. Que voulez-vous faire ?

Taric se mit soudainement à tousser violemment. Ayrîa se rapprocha de lui mais il leva la main pour la rassurer.

– Ça va aller, dit-il au bout d’un moment. Je vous confirme les propos de Djashim. Je découvre en même temps que vous l’objectif de sa mission, mais j’ai été envoyé ici pour assurer la liaison entre notre agent le plus haut placé et le reste de la résistance. A ce titre j’ai pu établir le contact avec la rébellion Sorûeni, dont fait partie Ayrîa, ici présente.

Le visage d’Aridel se fendit alors d’un sourire indéchiffrable, mi-figue, mi-raisin.

– Erû avait donc tout prévu, dit-il dans un soupir. Djashim, je me rappelle de toi comme d’un garçon très intelligent. Je suppose que les années et l’expérience n’ont fait que renforcer tes capacités naturelles. Je suis sûr que tu as déjà une idée de ce qu’il convient de faire.

– Je n’ai plus qu’un choix possible pour éviter le bain de sang. Je vais me rendre aux Sorûeni.

Taric et Ayrîa le dévisagèrent d’un air incrédule.

– Ne me regardez pas comme ça ! répondit-il à leurs protestations silencieuses. Il n’y a plus aucune raison de continuer cette bataille à présent. Ne vous en faites pas pour les légions. Même si quelques officiers sont dévoués à l’empire, la plupart seront ravis de ne plus avoir à servir Oeklos, tant qu’ils ont de quoi se nourrir. L’empereur est loin d’être un objet d’amour ici, sans parler de ce gros porc de comte.

Il observa Ayrîa à cette dernière phrase, n’osant imaginer son calvaire les mois précédents.

– Je vois que je ne m’étais pas trompé, approuva Aridel. Je t’apporterai mon soutien, si cela peut aider.

– Il ne sera pas de trop, je pense. Mes hommes vont très probablement vous considérer comme un Dasam, un envoyé d’Erû. S’ils ont le moindre doute sur mes décisions, le fait que je sois épaulé par un ange le leur enlèvera.

– Je ne suis pas un… commença Aridel. Peu importe, finit-il par dire. J’imagine que la prochaine étape est de rencontrer le chef de la résisance Sorûeni au plus vite afin d’officialiser cette reddition ?

– Oui, dit Djashim. Ayrîa, peux-tu te charger de prévenir Chînir ?

Aridel écarquilla les yeux en entendant ce nom. Il se tourna vers Ayrîa.

– Chînir ? Vous parlez bien du chef Chînir, du clan des Saüsham ?

– Oui dit Ayrîa, surprise. Vous le connaissez ?

– Incroyable ! s’exclama Aridel. Oui je le connais. Nous avons parcouru un bout de chemin ensemble avant la première bataille de Cersamar. Dites-lui qu’Aridel est là, il comprendra.

Djashim, toujours dans un état second, prit alors un papier de sa tunique, et se saisissant d’une plume, y griffonna quelques mots avant de signer.

– Emmène Taric avec toi, Ayrîa. Ce sauf-conduit te permettra de passer par la poterne sud. Ramenez Chînir à mes appartements, et nous pourrons discuter.

La jeune femme inclina la tête avant de s’en aller, suivie par Taric, qui continuait à tousser. Djashim et Aridel se retrouvèrent seuls, chacun perdu dans ses pensées. Le jeune général n’arrivait pas à détacher ses yeux de l’armure de son aîné. C’était, s’il fallait l’en croire, une œuvre d’un autre temps, mais surtout la clé contre l’oppression qu’Oeklos avait fait régner sur le monde pendant quatre ans.

– Djashim, finit par dire Aridel d’une voix interrogatrice. Si tu viens de Dafashûn, sais-tu ce qui est arrivé à Domiel ? Je l’ai cherché, après Cersamar.

Le nom éveilla instantanément de douloureux souvenirs dans la tête du jeune homme. Il revit le corps du mage qui avait été son mentor, broyé par le bâtiment qui lui était tombé dessus. Les dernières paroles du mage résonnaient encore dans sa mémoire… Il leva ses yeux emplis de larmes vers Aridel et secoua la tête en signe de négation. Il vit la tristesse envahir le visage de l’homme, reflétant ses émotions.

– Tu me raconteras cela une autre fois, finit par dire l’héritier d’Omirelhen. Nous avons trop à faire pour évoquer le passé. L’heure n’est plus au deuil, mais à la résistance.