Résurrection (4)

Résurrection (4)

Ayrîa se sentait détachée du monde extérieur, comme dans un rêve. Sa tête tournait et lui faisait horriblement mal. Depuis que le mage Taric l’avait réveillée, allongée dans la cour de la forteresse, elle semblait avoir perdu toute emprise sur la réalité. Elle se rappelait à peine avoir exhorté l’homme de Dafashûn à la suivre jusqu’aux appartements de Djashim, où ils étaient arrivés pour constater leur échec.

Trop tard, leur avait dit le jeune général, debout devant le miroir que lui avait fourni Oeklos, les larmes aux yeux. Il avait commis l’irréparable, et le rayon d’Oeklos était sur le point de frapper les rebelles de Samar. Ayrîa se rappelait le sentiment d’horreur qui s’était emparé d’elle lors qu’elle avait réalisé ce que Djashim venait de faire. Pourrait-elle un jour lui pardonner un tel acte ? Elle avait été sur le point de le frapper, prise par la rage et l’impuissance de la situation.

C’était à ce moment que le miracle s’était produit.

Par la fenêtre des appartements de Djashim, ils avaient vu la lumière du terrifiant rayon fendre les nuages au dessus de Samar. Cependant, contrairement à ce que craignait Ayrîa, le rayon avait frappé le désert, bien en dehors la ville, manquant sa cible. C’était presque impensable ! Oeklos avait-il failli ? Djashim avait semblé tout aussi étonné que la jeune femme et Taric de cet « échec ».

Le sergent Norim, l’assistant de Djashim, était alors entré dans la pièce. S’il avait été troublé par la présence d’Ayrîa et Taric, il n’en avait rien montré, conservant une impassibilité de vétéran devant son officier supérieur.

– Général, avait-il dit, s’adressant à Djashim, nous avons un sérieux problème à la tour Nord. Un homme en armure est apparu d’on ne sait où et s’en est pris à nos légionnaires. Il en a tué trois sans effort, et le reste de la garde n’ose pas l’attaquer, prétendant qu’il s’agit d’un Dasam (NdA : Un ange dans la religion Sorûeni) envoyé par Erû lui-même.

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Après l’échec du rayon d’Oeklos, il se passait clairement des choses hors-normes à Samar. Djashim semblait tout aussi surpris qu’Ayrîa de cette nouvelle, mais il se ressaisit vite.

– Il faut régler cette affaire au plus vite, sergent. Nous ne pouvons pas laisser la tour Nord sans défense, ou les rebelles s’y engouffreront. Je vais m’en occuper personnellement. Suivez-moi ! ordonna-t’il, tant à l’adresse de Norim que de Taric et Ayrîa.

La jeune femme en voulait toujours à Djashim, mais sa curiosité était plus grande que son ressentiment. Elle suivit donc le jeune général et son sergent. Ils rejoignirent rapidement un détachement de légionnaires qui les accompagna jusqu’au sommet de la tour Nord, empruntant un interminable escalier en colimaçon.

C’était ce qui les avait mené devant cet homme à l’armure étincelante d’azur et d’or, projetant dans la nuit des reflets qui semblaient d’un autre monde.

Ayrîa avait l’impression d’être en proie à des hallucinations. Qui pouvait être cet inconnu à l’apparence surnaturelle ? Pouvait-il réellement s’agir d’un Dasam ? Et comment connaissait-il Djashim ? Il venait très distinctement de prononcer son nom. Sans oublier le plus important : était-ce un allié ou un ennemi ?

Derrière la jeune femme, les légionnaires murmuraient entre eux, effrayés. Même le sergent Norim semblait ne pas savoir quoi faire. Taric, par contre était visiblement fasciné par l’homme qui se trouvait devant lui.

– Djashim, répéta l’homme en armure. C’est bien toi, ça ne fait pas de doute, dit-il alors en Dûeni. Peut-être ne te souviens-tu pas de moi ? Je suis Aridel, nous nous sommes rencontrés à Niûsanif, avec Domiel, Shari et Daethos.

Une lueur de reconnaissance passa sur le visage de Djashim, vite remplacée par de l’étonnement et de la suspicion. Il porta la main à son épée.

– Démon ! hurla-t’il. Comment oses-tu te faire passer pour un mort ? C’est un blasphème. Aridel a disparu lors de la bataille de Cersamar. Et s’il était vivant, c’est lui qui serait assis sur le trône d’Omirelhen et non sa sœur Delia.

L’homme rit tristement.

– Cela devrait en effet être le cas, mais j’ai été trop faible pour tenir tête à ma sœur. Pourtant je suis bien vivant… Regarde.

La visière du casque de l’inconnu se releva soudain, révélant le visage d’un homme aux traits tirés et durcis par les privations. Sa barbe était sale et peu entretenue, et les poches qu’il avait sous les yeux indiquaient qu’il n’avait pas dû connaître une vraie nuit de sommeil depuis longtemps. Son aspect contrastait de manière étonnante avec l’éclat de son armure. Djashim le reconnut visiblement, il ouvrit la bouche silencieusement une ou deux fois avant de finir par s’exclamer :

– C’est… c’est impossible !

— Et pourtant si, répliqua le dénommé Aridel. Je suis certain, Djashim, que nous avons beaucoup à nous raconter. Je suis très curieux, par exemple, de savoir comment tu as pu devenir un général au service d’Oeklos… Mais il y a plus urgent. Quelle que soit ton allégeance actuelle, je suis là pour vous dire à tous que le règne de l’empereur touche à sa fin !

Cette dernière phrase sembla déclencher un réflexe chez le sergent Norim.

– Soldats ! C’est un ennemi de l’empire ! Tuez le ! Protégez le général !

Le sous-officier, n’attendant pas ses subordonnés, se mit à courir vers Aridel. Seuls quelques légionnaires le suivirent, les autres restant en arrière, circonspects.

Percevant la menace, la visière de l’armure d’Aridel se referma automatiquement, et il se prépara au combat. Djashim s’écarta, ne sachant comment réagir. Lorsque Norim fut à portée d’Aridel, l’homme en armure s’empara de son bras, l’écrasant sous une poigne d’acier. Norim cria de douleur. De là où elle était, Ayrîa perçut le bruit des os de l’infortuné sergent se brisant sous l’étreinte de son adversaire. Malgré sa blessure, Norim continua de se débattre, tentant en vain de porter un coup à Aridel. Voyant qu’il ne pourrait pas raisonner le sergent, l’homme en armure le souleva et le projeta par dessus les remparts dans le vide. La vie de Norim se termina ainsi, dans les douves de la forteresse de Samar.

– Qui est le suivant ? demanda alors Aridel.

Les quelques soldats qui avaient commencé à imiter Norim s’arrêtèrent net, et Djashim leur fit signe de rester à leur place.

– J’ai toujours du mal à accepter que vous êtes vraiment Aridel, mais si tel est bien le cas, comment pouvez-vous affirmer que le règne d’Oeklos touche à sa fin ? Son pouvoir est incommensurable, et nul ne peut contrer son rayon !

– Tu viens d’avoir la preuve du contraire, Djashim. Accompagné de Shari et d’autres compagnons, nous avons traversé les glaces du Nord pour nous rendre aux portes de Dalhin, la cité céleste. De là j’ai rencontré Erû, et il m’a donné cette armure qui à le pouvoir de détourner le rayon d’Oeklos. J’ai protégé Samar du destin funeste qui l’attendait, et je suis prêt à recommencer autant de fois qu’il le faudra. Le rayon d’Oeklos ne pourra pas lui apporter la victoire ici. La question qui reste est : es-tu réellement de son côté ?