Résurrection (1)

Résurrection (1)

Les chariots remplis de lourds boulets en fonte avaient une allure sinistre aux yeux de Taric. Des hommes faisaient régulièrement l’aller retour en tirant et poussant ces mastodontes. Ils peinaient sous l’effort et étaient couverts de sueur, tout cela pour apporter aux mortiers leurs précieuses munitions.

Ces armes de siège étaient probablement le seul moyen de venir à bout de la forteresse, mais Taric n’arrivait pas à s’habituer à leur vacarme. Chaque tir était comme un coup de tonnerre, envoyant un projectile plus lourd qu’un homme à un angle élevé afin de retomber sur les remparts ou au delà. Taric plaignait les malheureux qui se retrouvaient sous ce déluge de métal. C’était le première fois qu’il assistait à un siège, et il avait du mal à accepter l’horreur de ce qu’il avait sous les yeux.

L’ex-mage imaginait Djashim, devant faire face au pilonnage, coincé dans son rôle de général, envoyant ses hommes à la mort. C’était la terrible réalité de la guerre et Taric n’avait qu’une seule envie, c’était de s’en éloigner le plus possible. Paradoxalement, il n’arrivait cependant pas à détacher son regard de ce sombre spectacle. Jamais il n’aurait pu imaginer que la résistance Sorûni était si bien équipée. Il avait bien tenté d’interroger Chînir sur la provenance des armes de siège, mais le chef nomade avait éludé ses questions, absorbé par la bataille.

Taric soupira. La seule bonne nouvelle, dans tout ça, c’était qu’il se sentait mieux. Le poison lui laissait-il un répit ? Si c’était bien le cas, il devait profiter de ce temps précieux pour passer à l’action. La survie de Djashim était sa mission principale. La vie du jeune agent/général représentait un espoir qu’il était impossible d’abandonner. En aucun cas sa véritable allégeance ne devait être révélée à Oeklos. Il fallait trouver un moyen de l’aider, d’un manière ou d’une autre. Taric ne pouvait cependant pas agir ouvertement contre les ordres de Chînir. Si seulement il avait un moyen de contacter Djashim…

Une idée lui vint à l’esprit. C’était risqué, mais mieux que rien. Le mage regarda où se trouvait Idjin, le lieutenant de Chînir qui, il le savait, était chargé de garder un œil sur lui. Le nomade semblait absorbé par la surveillance du train de munition. C’était le moment. Taric se colla à l’un des chariots, se cachant au regard de son garde. Il marcha ainsi pendant un court moment, se rapprochant des mortiers, et surtout des murs de la forteresse.

Une fois hors de vue, il bifurqua pour descendre sur la pente des douves. De près la forteresse semblait encore plus imprenable. Chînir espérait-il vraiment mettre à bas des murs si solides, sans l’assistance des armes des Anciens ? Cela paraissait impossible. Pourtant Taric savait que l’histoire militaire était remplie de récits de la chute de forteresses bien plus puissantes. Un siège, lui avait dit Chînir, n’était qu’une question de temps et de volonté. Si l’assiégeant pouvait attendre aussi longtemps qu’il le souhaitait, il était assuré de gagner. Mais que penser alors de la population de Samar, qui même aidée par les forces de Chînir, n’avait rien d’une véritable armée… Le temps était compté, sans parler du fait qu’Oeklos n’accepterait jamais de perdre la ville. Le coup porté au moral de son Empire serait trop important. Taric se secoua la tête. Il ne devait pas perdre de vue son objectif : il fallait rejoindre Djashim.

L’ex-mage se mit à tousser. Pour lui aussi, le temps était précieux. Lanea lui avait obtenu un sursis, mais son destin allait bien finir par le rattraper. La terreur de la mort était toujours présente dans son esprit, mais c’était une autre émotion qui dirigeait ses actions. S’il devait mourir ici, autant que cela serve à quelque chose. Ce courage était-il dû à la vision qu’il avait eue dans son délire ? Il était pourtant bien trop rationnel pour accorder une quelconque attention à cette histoire de sauveur. Qu’importe ! Ce n’était plus le moment de réfléchir. Il fallait rentrer à l’intérieur de la forteresse, et Taric ne voyait qu’un seul moyen : les égouts.

Les eaux usées de la forteresse étaient évacuées par des canaux souterrains qui se jetaient dans le Sarin, le fleuve côtier qui traversait Samar. Si le courant dans les canaux n’était pas trop fort, Taric comptait les emprunter pour pénétrer dans la forteresse. Il se mit donc à en faire le tour, longeant les douves et s’éloignant de la zone où se trouvait le plus grosse concentration d’artillerie.

Au bout d’un moment, ils découvrit une ouverture circulaire, percée à même le mur, par laquelle s’échappait une eau brunâtre à l’odeur nauséabonde. Taric se plaça un mouchoir sur le visage et s’engagea dans le conduit. L’odeur lui donnait des haut-le-cœur, mais il continuait à avancer. Il prit la lampe torche qui ne le quittait jamais, le dernier objet qu’il avait conservé de Dafashûn. Il l’alluma et avança ainsi pendant quelques minutes, repoussant l’obscurité. Sous ses pieds, des formes bougeaient dans l’eau sale. Taric n’osait pas regarder… Les rats étaient l’hypothèse la plus favorable, et il préférait ne pas envisager ce qu’il pouvait y avoir de pire.

Il faillit presque ne pas voir la grille ne métal qui lui barrait la route. Il s’y était attendu, cependant, et ce n’étaient pas quelques barres d’acier qui allaient faire reculer un héritier des Anciens. Augmentant l’intensité et la puissance de sa lampe, il la transforma en rayon calorifique. Il coupa ainsi l’une des barres de métal, et se glissa à travers l’ouverture ainsi créée.

Il était a présent dans la forteresse. Le plus dur était fait, il ne restait qu’à trouver une sortie. L’ex-mage repéra rapidement une échelle de métal rouillé. Il l’emprunta sans réfléchir, manquant de glisser par deux fois. Il finit tout de même par arriver au dessous d’une plaque de métal qu’il souleva doucement.

La sortie débouchait sur la cour centrale de la forteresse, sombre et remplie de fumée. S »assurant rapidement que personne ne pouvait le voir, Taric se glissa à l’extérieur. Il fallait trouver Djashim, à présent. Il observa autour de lui, cherchant ses repères et aperçut soudain la forme allongée d’une femme. Elle lui semblait vaguement familière. N’était-ce pas… Si, il s’agissait bien d’Ayrîa, l’agent de Chînir. Que faisait-elle là ? Taric s’approcha d’elle et lui prit le pouls. Son cœur battait mais elle était inconsciente. Prenant sa gourde, Taric lui passa de l’eau sur le visage. Lorsqu’elle ouvrit les yeux et vit Taric, elle lui attrapa le col.

– Djashim ! Nous devons rejoindre Djashim, dit-elle.