Résistance (2)

Résistance (2)

Shari observait le paysage. Le littoral de Setirelhen se découpait nettement à sa gauche, et les prairies verdoyantes qu’elle apercevait lui rappelait combien la terre lui manquait. Elle aurait tout donné pour pouvoir s’asseoir dans ces herbes et s’y reposer en ne pensant à rien. La jeune femme savait qu’elle avait les traits tirés. Depuis la bataille de la mer d’Omea, plus d’un mois auparavant, elle n’avait pas réussi à dormir sans que d’horribles et sanglants cauchemars viennent la hanter, et même les affections de Sûnir n’y faisaient rien. Le jeune prince lui répétait :

« Ne t’en fais pas. Cela prendra du temps, mais les cauchemars finiront par s’effacer, si tu penses à autre chose. La première fois que j’ai affronté la réalité d’un champ de bataille, il m’a fallu plus d’un an avant de retrouver le sommeil. »

Shari aurait aimé le croire, mais elle savait que ce qu’elle avait vu laisserait une marque indélébile dans son âme. Elle n’en était pas moins consciente qu’elle avait un travail à effectuer, et elle voulait l’accomplir du mieux possible afin que de telles horreurs ne se reproduisent plus.

Une tâche qui s’annonçait bien difficile. Un mois après la bataille, l’armada d’Omirelhen était arrivée en vue du port d’Omirelmar, l’un des plus grand de Setirelhen. Ils avaient cependant repris rapidement leur route vers le nord. Le comte d’Omirelmar leur avait en effet indiqué que les armées royales avaient été mobilisées et étaient rentrées en Sortelhûn. Le comte n’en savait pas plus, mais l’information avait été suffisante pour que Sûnir décide de débarquer ses troupes à Thûliaer, dernier port Setirelin avant la frontière de Sortelhûn. Cela faisait donc une semaine que la flotte voyageait vers le Nord en suivant la cote de Setirelhen.

Shari savait qu’après le débarquement, Sûnir ferait monter son armée au Nord pour rejoindre Sortelhûn. Il était prêt au combat. Et si la jeune femme espérait encore pouvoir négocier une solution pacifique, elle était consciente qu’il lui fallait envisager le pire : la bataille de la mer d’Omea n’était probablement que la première d’une longue série.

Perdue dans sa sombre rêverie, la jeune femme n’avait pas réalisé la présence de Sûnir à ses côtés. Elle sursauta donc quand le prince ouvrit la parole.

– Nous serons dans une semaine à Thûliaer, Shari.

Shari bredouilla.

– Pa… Parfait.

– Lorsque nous serons arrivés, tu pourras rester dans le ville si tu le souhaites. Il est inutile que tu t’infliges de nouveau les atrocités de la guerre.

– Non, Sûnir. Si je suis venue avec toi c’est dans un but bien précis. Je savais ce que j’allais devoir affronter, et je ne vais pas faillir à ma mission. Il faut que j’affronte mes démons et que je continue mon travail.

– Je savais que tu allais dire quelque chose comme ça. J’admire ton courage, mais je ne veux pas te voir blessée ou malade. J’espère donc que tu reviendras sur ta décision d’ici là.

– Je ne pense pas Sûnir, dit Shari d’un ton qui se voulait définitif.

Le jeune prince ne répondit rien, et ils restèrent tous deux à contempler le rivage de Setirelhen.

***

« Thûliaer en vue ! » cria une vigie. L’officier de quart, qui se trouvait non loin de Shari, prit sa longue vue (un objet qui, comme beaucoup de ces ouvrages de précision, avait été fabriqué au royaume des mages) et se mit a observer le rivage au Nord. Shari se trouvait près de lui, laissant le vent marin rafraîchir son visage.

La jeune fille comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Le visage de l’officier s’était décomposé et il semblait hésitant. Shari, curieuse de savoir ce qui avait pu le mettre dans cet état, regarda vers Thûliaer, et comprit rapidement de quoi il retournait. Même sans longue-vue, il était impossible de manquer l’épaisse fumée qui se dégageait de la ville. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : les Sorcami étaient déjà là.

battlecoast

« Branle-bas de combat ! » cria soudain l’officier. « Tous à vos postes ! »

L’Odyssée se tranforma alors en une fourmilière. Tout comme à la bataille d’Omea, les hommes se préparaient et rejoignaient leurs postes. Sûnir et l’amiral Omasen ne tardèrent d’ailleurs pas à venir sur le pont. Le lieutenant de quart leur offrit sa longue vue sans un mot, et après avoir vu de quoi il retournait, Sûnir parla d’une voix grave :

– Nous allons devoir combattre plus tôt que prévu, j’ai l’impression. Lionel, faites signaler aux transports de préparer le débarquement des hommes. Nous ne pouvons pas bombarder la ville s’il y a encore des Setirelins à l’intérieur. Nous allons devoir attaquer par la terre.

– C’est trop risqué, votre altesse, répliqua l’amiral. Vous…

– Ne discutez pas mes ordres, amiral ! Si nous débarquons rapidement, l’effet de surprise jouera en notre faveur. Nous pourrons peut être prendre les Sorcami à revers s’ils sont en train d’assiéger la ville. Et s’ils en sont déjà maîtres, nous bombarderons et assiègerons à notre tour. Rompez !

– A vos ordres, altesse.

L’amiral partit rapidement, disparaissant dans les méandres du navire.

Sûnir regarda Shari d’un air triste.

– Je suis désolé, Shari. J’avais espéré éviter de t’infliger ceci de nouveau, mais Erû semble avoir choisi une autre voie. Je dois y aller, mais ne t’inquiète pas, nous nous reverrons bientôt.

– Ne t’en fais pas, Sûnir. Sois prudent !

Et, sur un baiser volé, Shari regarda son amant descendre pour se préparer au combat.