Résistance (1)

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Chapitre VIII – Résistance

La peur se lisait sur tous les visages. Même les vétérans les plus endurcis n’avaient jamais eu à affronter une menace si grande. Depuis la guerre des Sorcami, cinq siècles auparavant, aucun Setirelin n’avait eu à combattre des hommes-sauriens. Les guerriers à tête de reptile avaient une réputation quasi-mythique parmi les habitants de l’ouest de Sorcasard. Leurs rapides victoires sur Fisimhen et Sortelhûn n’avaient fait que renforcer cette aura surnaturelle, et Aridel avait surpris les murmures de certains de ses hommes : « Erû a décidé de nous punir de notre orgueil en réveillant les démons verts », disaient certains. « Le combat est sans issue », répétaient d’autres.

Le mysticisme qui s’était emparé des soldats était palpable, et Aridel, en tant que lieutenant, devait maintenir une attention de tous les instants, s’il ne voulait pas que leur moral flanche définitivement. Beaucoup d’hommes semblaient cependant placer leurs derniers espoirs dans leur lieutenant : il avait survécu à la bataille de l’Ikrin : peut-être leur permettrait-il de survivre à nouveau. Si seulement ils avaient su…

Le jeune lieutenant n’avait cependant pas le temps de laisser ses pensées vagabonder. Les Sorcami n’étaient plus qu’à un jour de marche de la ville, et il fallait s’assurer que tous étaient prêts. Aridel, avec l’accord du capitaine Omanir, avait fait déplacer Domiel et l’infirmerie dans la capitainerie du port, qui serait l’un des endroits les plus sûrs de la ville durant les combats. Il avait ensuite veillé personnellement à l’installation des archers dans les bâtiments les plus élevés de Thûliaer. La plupart étaient d’anciens chasseurs dont les compétences à l’arc étaient correctes, mais sans plus. Il faudrait qu’ils se surpassent pour infliger le maximum de pertes à l’ennemi. Leur rôle était capital.

Alors qu’il repassait dans sa tête les détails de son plan, Aridel entendit le son clair et régulier du tocsin, répété par tous les postes de gardes de la ville. « Ce n’est pas possible ! » pensa le lieutenant. « Ils ne peuvent pas être déjà là »…

Aridel se précipita vers la tour de guet la plus proche, et monta quatre à quatre les marches de l’escalier de pierre. A l’intérieur se trouvait un jeune soldat qui ne devait pas avoir plus de seize ans. Il tremblait de terreur, mais à la vue de son lieutenant, il se mit au garde-à-vous. « Si jeune et si brave », pensa Aridel. Il posa une main bienveillante sur l’épaule du garçon, maudissant le destin qui allait encore ôter la vie à des enfants.

L’attention d’Aridel se reporta cependant rapidement sur l’extérieur de la ville. Thûliaer était entourée d’une vaste région de champs qui avaient été moissonnés un mois auparavant. La vue de la tour de guet portait donc très loin dans cette région au relief faible, et ce que découvrit Aridel ne fit que renforcer ses craintes.

A l’horizon se dessinait une silhouette sombre, épousant la ligne de la route menant à Thûliaer, comme un serpent s’approchant silencieusement de sa proie. Ce serpent-là était cependant si long qu’on n’en voyait pas le bout, qui disparaissait au lointain. Il n’y avait pas de doute : les Sorcami arrivaient ! Dans deux heures ils seraient aux portes de la ville…

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***

Aridel avait pris position dans un bâtiment bordant la grand-place de Thûliaer. Mis à part le lieutenant et ses soldats, le bâtiment de pierre épaisse était vide. La plupart des civils de la ville avaient été évacués ou s’étaient réfugiés dans leurs caves. Il n’y avait donc là que des archers, plus tendus que les arcs qu’ils tenaient entre leurs mains. Aridel et son capitaine avaient en effet décidé que c’était sur la grand-place que la résistance commencerait. Voyant les portes de la ville ouverte, les Sorcami s’y rendraient probablement en priorité, exigeant une reddition officielle : c’est à ce moment que les Setirelins frapperaient. Les hommes qui étaient avec Aridel étaient donc la première ligne de défense, et ils en avaient conscience.

Une rumeur sourde se fit entendre. Il s’agissait de bruit de pas répétés à l’infini, annonçant l’arrivée prochaine des hommes-sauriens. Et bientôt, regardant à travers la meurtrière, Aridel les vit. Les premières formes vertes atteignirent la grand-place. Les Sorcami avançaient prudemment. Peut-être soupçonnaient-ils le guet-apens ? Leurs chefs n’étaient probablement pas stupides et avaient dû flairer que quelque chose n’allait pas. Ils n’avaient cependant certainement pas le choix et devaient avancer…

Petit à petit, la place se remplit des silhouettes menaçantes des hommes-sauriens. Leurs peintures de guerre et leurs lances étaient terribles à voir, et Aridel entendait la respiration de ses hommes s’accélérer. Il leur fit signe d’attendre : le lieutenant voulait que la place soit remplie avant de passer à l’action. Le jeune lieutenant vit alors un Raksûlak étendre son ombre sur la place avant de se poser en plein-centre, à l’endroit où se trouvait la fontaine. Il s’agissait certainement du chef des Sorcami. S’emparant d’un arc proche de lui, il encocha une flèche, et, visant le général, se prépara à tirer. Il dit alors à ses hommes, d’une vois basse :

« A mon signal, tirez à volonté. Faites passer le mot. »

Son ordre fut répété dans tout le bâtiment et même, il le savait, dans les édifices voisins entourant la place. Aridel avait à présent le chef Sorcami directement dans son champ. Bandant son arc, il cessa alors de respirer, et conscient que son geste allait marquer le début des hostilités, il relâcha la pression que ses doigts exerçaient sur la corde, laissant voler la flèche.

Le temps parut se suspendre, comme si tout dépendait du projectile longiligne qui avançait en direction de sa cible. Et, d’un coup, Lorsque la flèche perça l’œil du chef des hommes sauriens, le projetant à terre, ce fut comme si les enfers s’étaient déchaînes sur la grand-place de Thûliaer. Instantanément, une pluie d’aiguilles mortelles vint frapper les Sorcami, qui, pris par surprise, tombaient comme des mouches. La bataille de Thûliaer venait de commencer.