Requins (2)

Requins (2)

Aridel se leva d’un bond, abasourdi par ce qu’il venait d’entendre.

– Les Royaumes des Nains ? Aussi rapidement ? C’est impossible ! Comment…

– Nous n’avons malheureusement pas tous les détails, prince Berin. Cependant, d’après ce que nous savons, Oeklos a lancé par la mer une série d’attaques éclairs combinées qui lui ont permis de conquérir de grands domaines par surprise. Une flotte de vaisseaux a débarqué les troupes du baron à Ginûsilhen et les Nains n’y étaient absolument pas préparés. Il n’a fallu que deux à trois semaines aux troupes d’Oeklos pour entrer en Ginûgen et prendre Ginûhin. Les Nains n’ont rien pu faire d’autre que de déposer les armes…

Aridel ne savait quoi répondre. C’était véritablement un choc. Les Nains étaient connus pour leur capacité de résistance, et le fait qu’ils soient tombés si facilement était un coup terrible…

– Oeklos est donc à présent maître de tout le nord de Sorcasard, dit Domiel. Si son plan pour Niûsanif avait réussi, plus aucun pays à part Omirelhen n’aurait été libre de son emprise. L’alliance que nous sommes en train de former n’en devient que plus importante. Il est urgent d’agir.

– Je suis d’accord, maître Domiel, dit Nidjîli. Et si je puis me permettre d’ajouter quelque chose, sans chercher à vous offenser : qu’attendent donc les mages pour nous aider ? Je me suis laissé dire que la plupart de vos semblables ont fui le continent depuis le début de l’invasion d’Oeklos. Leur aide nous serait pourtant précieuse, surtout depuis que nous savons que le baron est, au moins en partie, versé dans vos arts.

– Je ne suis nullement offensé, et je me trouve aussi perplexe que vous, votre honneur. Vous l’ignorez peut-être, mais pour des raisons qui mes sont propres, j’ai coupé toute communication avec mon ordre de magie, et Dafashûn en général. Cependant, j’en sais assez sur la politique de du Royaume des Mages pour affirmer que la situation actuelle aurait dû provoquer une réponse, au moins en parole. Il est très étonnant que le roi ne se soit pas exprimé… Aucun mage ne voit d’un bon œil l’usage du savoir des Anciens par d’autres que les habitants de Dafashûn. Je n’ai donc aucune réponse pour vous actuellement, mais je vais tenter de me renseigner.

Cela m’amène également à une autre question. Nous devons à tout prix découvrir qui est Oeklos, exactement. Nous ignorons toujours s’il est homme ou Sorcami. Et d’où viennent ses pouvoirs ? Qui lui a enseigné ce qu’il sait ? Autant de mystères que nous devons élucider rapidement. J’ai commencé des recherches en fouillant dans la tour de Tshaylo et les documents de Shayginac, et si je dois vous avouer que je n’ai rien trouvé sur Oeklos, j’ai découvert quelque chose qui est à la fois inquiétant et porteur d’espoir. Et à la lueur de ce que vous venez de nous annoncer, je ne peux plus le garder pour moi.

– De quoi parlez-vous donc ?

Domiel sortit un parchemin de sa tunique. Le document, enroulé sur lui même semblait antique.

– Ce document est une copie du Codex Oria, une œuvre très connue des mages. Il contient les paroles d’Omasen, un membre de notre ordre, qui, au dixième siècle, a été le conseiller du Grand-Duc Oria d’Omirelhen. Certains disent qu’Omasen était doué du pouvoir de prescience, et que sa capacité à lire l’avenir n’a jamais été mise en défaut. Elle a en tout cas bien aidé Leotel Ier, l’ancêtre de notre ami Aridel ici présent, lorsqu’il a débarqué pour la première fois en Omirelhen. C’est grâce à une prophétie présente dans ce texte que Leotel a pu lever une armée qui lui a permis de gagner la bataille de Rûmûnd.

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– La prophétie d’Oria ! s’exclama Aridel. Bien sûr, c’est une histoire très connue dans tout Omirelhen. Mais je l’ai toujours considérée un peu comme une légende, destinée à renforcer le pouvoir royal. Je ne vois pas en quoi elle intéressait Shayginac.

– C’est bien plus qu’une légende, Aridel. Et après avoir lu ce document, je commence vraiment à croire que c’est Erû lui même qui a guidé la parole d’Omasen. Car la prophétie qui a aidé votre ancêtre n’est qu’une infime partie du codex. Et ce que je vais vous lire à présent à de quoi étonner le plus sceptique.

Domiel déroula le parchemin, et se mit à lire d’une voix solennelle :

Les ténèbres à nouveau leur voile répandront,
Dans une aveuglante lumière semant destruction.
A travers la poussière du désert,
Les glaces au sommet du monde,
Les tempêtes des enfers,
Après avoir rencontré leurs symboles, autrefois bêtes immondes,
Les héritiers de l’enfant-guerrier, dans leur quête,
Affronteront alors l’Ennemi jusque dans les cieux
Prenant leur place auprès des dieux.
Héroïque lignée des gardiens d’Erûsarden
En cet instant gravée en mémoire de la sirène
à l’obscurité renaissante, au mal triomphant
Le dernier rempart d’un espoir vacillant.

La voix du mage s’éteignit, faisant place à un pesant silence. Chacun semblait perdu dans ses pensées, particulièrement Aridel, qui pour la première fois réalisait le sens caché des mots d’Omasen. Avait-il vraiment, quatre siècles auparavant, vu l’avenir afin d’en avertir la famille royale d’Omirelhen ?

Le magister Nidjîli fut le premier à rompre le silence.

– Voilà qui est effectivement très intriguant, maître Domiel. Mais gardons-nous bien de toute interprétation hâtive. Il ne pourrait s’agir que d’une coïncidence. Si l’on enlève la référence à la lumière, le texte reste très vague et nous apporte peu d’informations.

– Oui, répondit Domiel, il faut effectivement rester prudent. Mais je pense que nous devrions aussi rechercher tout ce que nous pouvons trouver sur Omasen et ses écrits. Cela nous permettra peut-être d’en savoir plus sur notre ennemi. Et j’insiste en disant que cela devient crucial. Tous les signes que nous avons jusqu’à présent : l’utilisation du pouvoir des anciens, le mutisme des mages, cette prophétie, le pouvoir qu’Oeklos a sur les Sorcami, nous montrent que nous avons affaire à très forte partie. Des forces sont en œuvre ici que j’ai du mal à appréhender. Et le fait qu’Oeklos soit à présent maître des Royaumes des Nains n’est pas pour me rassurer…

– Cela rend encore plus important la mise en place d’une alliance entre Omirelhen et Niûsanif, enchaîna Aridel. Nous sommes à présent les deux seuls pays encore libre du joug d’Oeklos en Sorcasard. Il est de notre devoir de le combattre par tous les moyens.

– Je ne peux qu’acquiescer, prince Berin, répondit Nidjîli. Et je pense qu’au vu des récents événements, le sénat suivra lui aussi cette recommandation. Même si la déclaration de guerre n’est pas officielle, nous sommes de facto en conflit avec Oeklos. Il reste à savoir sous quelle forme nous pourrons répliquer à notre ennemi.

– Nos deux territoires sont en théorie protégés de l’arme d’Oeklos par les boucliers. Ce n’est cependant pas le cas du reste du continent, et tant que nous n’aurons pas neutralisé ce pouvoir, nous ne pouvons engager nos armées sur les terres du baron. Il ne nous reste donc qu’une solution, la mer. En formant une flotte combinée , nous pourrons probablement porter un coup à Oeklos.

– Cela me parait une bonne idée, altesse, mais qui demande à être discutée avec l’amiral en chef de notre flotte.

– Je suis prêt à vous accompagner. Nous ne devons plus tarder.

– Très bien, dit Nidjîli. Se tournant vers Shari et Domiel, il ajouta : Excellence, maître Domiel, si vous voulez bien nous excuser.

– Je vous en prie, dit Shari en s’inclinant.

La jeune femme quitta alors le bureau du magister, accompagnée de Domiel et de Daethos.