Requins (1)

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Chapitre XIV – Requins

Le bureau du magister Nidjîli était devenu presque familier pour Aridel. Depuis que le complot de Shayginac avait été déjoué, le prince d’Omirelhen et ses compagnons y avaient passé le plus clair de leur temps. Assis dans un fauteuil, l’ex-mercenaire repassait dans sa tête les événements des jours précédents, tandis que lui et ses compagnons attendaient en silence l’arrivée du maître de Niûsanif.

Le destin ne tenait vraiment parfois qu’à un fil. Sans l’intervention du jeune Djashim, qui sait quel aurait été l’avenir de Niûsanif, sans parler du sort que Shayginac avait reservé à Aridel et ses compagnons… Au final c’était le sénateur qui, plutôt que de se laisser emprisonner, s’était suicidé. Aridel n’arrivait pas à imaginer ce qui avait pu le pousser à une telle extrémité… Etait-ce la peur ? la honte ? l’orgueil ? Nul ne le saurait jamais. Tout ce que l’ex-mercenaire savait, c’était que la mort de Shayginac leur avait permis, indirectement, d’en savoir bien plus sur leur ennemi, le Baron Oeklos. La fouille de la tour de Tshaylo, et l’interrogatoire d’Amas’îr, le sbire de Shayginac, avaient conduit à la découverte d’informations toutes plus inquiétantes les unes que les autres.

La première d’entre elle était que, même si Shayginac avait été en partie guidé sa haine et son désir de vengeance envers le magister, il avait agi sur les ordres du baron, et dans un but bien précis. Cette nouvelle avait abasourdi Aridel, mais il était loin d’être au bout de ses surprises. Dans la tour, Domiel avait découvert un artefact magique dont le but était de communiquer à distance avec un interlocuteur lointain. Après examen, le mage avait déterminé que l’objet avait récemment communiqué avec Fisimhen. Il avait même réussi à le faire fonctionner une seconde avant qu’il ne se coupe définitivement. L’image qu’ils avaient aperçu était gravée dans la mémoire d’Aridel : un trône couvert de sculptures de reptiles qui en disait long sur la soif de pouvoir de son possesseur…

Ce n’est cependant que lorsque le plan d’Oeklos et de Shayginac avait été révélé dans toute son ampleur, qu’Aridel avait pris la mesure du danger que représentait leur ennemi. L’idée était à la fois simple et diabolique. L’assassinat du magister Nidjîli n’en était que la première étape. Après sa mort, le sénat de Niûsanif, suivant la procédure, devait se livrer à des élections anticipées afin de désigner un nouveau magister. A ce stade, le baron Oeklos aurait déclaré la guerre à Niûsanif. La république serait alors entrée en état d’urgence. Shayginac, qui en tant que deuxième candidat aux élections précédentes, était vice-magister, aurait de ce fait obtenu automatiquement le statut de magister, et les pleins pouvoirs. Il lui devenait alors facile de refuser l’alliance avec Omirelhen, en accusant les Omirelins de l’assassinat du magister, les discréditant auprès du sénat. Puis afin d’éviter la guerre, Shayginac aurait proposé un armistice préarrangé à Oeklos, transformant Niûsanif en un état vassal du baron. C’était tout simplement un plan de conquête sans bataille, qui, sans l’intervention de Djashim, aurait permis à Oeklos de devenir le maître de la moitié sud de Sorcasard.

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La mise en place de l’alliance entre Niûsanif et Omirelhen était donc devenue cruciale à plus d’un titre, et c’était ce à quoi Aridel, Shari Domiel et le magister avaient travaillé ces derniers jours. Tous savaient que le temps était compté. Sachant son plan déjoué, Oeklos allait sûrement riposter d’une manière ou d’une autre, et il fallait que l’alliance soit formée avant. Cette nuit là cependant, le magister avait fait convoquer ses futurs alliés en urgence pour leur communiquer une nouvelle de la plus haute importance.

C’est donc avec une certaine impatience que les quatre compagnons (Daethos était lui aussi présent) attendaient l’arrivée du maître de Niûsanif.

Lorsque Nidjîli entra il avait les traits tirés de quelqu’un qui n’avait pas dormi de la nuit.

– Excusez ce retard, mais je viens de terminer une réunion d’urgence avec les chefs de l’armée. L’heure est grave, mes amis.

– Que s’est-il passé, votre honneur ? La voix était celle de Shari, mais son ton calme d’ambassadrice était teinté d’une certaine inquiétude.

– Nous venons d’apprendre qu’Oeklos est a présent maître des terres du Nord, les Royaumes des Nains.