Rédemption (6)

Rédemption (6)

Malgré tout ce qu’il avait vu et vécu depuis son départ de la forêt d’Inokos, plus de cinq ans auparavant, Daethos se sentait presque intimidé par les splendeurs de la cité de Kifiri. C’était la première fois qu’il visitait une ville bâtie par son peuple. Il voyait de ses propres yeux comment les Sorcami pouvaient égaler, voire même surpasser les humains dans la démesure. C’était une chose que de lire dans les écrits les hauts faits de ses semblables, mais c’en était une toute autre que de contempler leurs accomplissements de ses yeux.

Depuis qu’il avait quitté son clan, Daethos avait marché aux cotés des humains dans biens des villes autrefois interdites aux Sorcami. Il s’y était bien souvent senti perdu, comme s’il était assis dans le fauteuil de quelqu’un d’autre. Ce n’était pas le cas à Kifiri. Il s’y sentait chez lui. Les architectes de la cité avaient de toute évidence été inspirés par les écrits des sept pères de son peuple. La forme pyramidale des bâtiments en était le témoin le plus visible, chaque face symbolisant un des quatre éléments fondamentaux de la création. Daethos admirait également le souci du détail sur les fresques couvrant les murs du palais du Sorkokia. Les dessins aux traits droits, si caractéristiques de l’art Sorcami, racontaient chacun une histoire, tissant un le fil d’un récit aux multiples dimensions. Daethos aurait pu passer des jours à les observer, apprenant de chaque détail une nouvelle facette de la culture de ses semblables.

Le Sorcami se ressaisit. Aussi intéressante que soient ces découvertes, il n’était pas là pour ça. Il était fier de ce que les hommes-sauriens de Kifiri avaient accompli, mais il savait que toute fierté pouvait se transformer en orgueil. Et c’était l’orgueil qui avait conduit son peuple à la guerre, écoutant les dangereuses idées d’Oeklos. Sans oublier l’esprit de vengeance qui empoisonnait l’esprit de nombre de Sorcami. Ils en voulaient toujours aux humains pour les atrocités commises lors de la conquête de Sorcasard, malgré les siècles écoulés. Les hommes-sauriens ne pardonnaient pas facilement, une conséquence malheureuse, peut-être de leur longévité.

C’était grâce à ces émotions qu’Oeklos avait pu manipuler les habitants de Sorcamien, et déclencher ainsi les événements qui avaient balafré le monde. L’empereur constituait une menace à la fois pour les hommes et les Sorcami. Le devoir de Daethos était clair : aider Itheros à remettre son peuple dans le droit chemin et réparer une partie des dommages. C’était ce que ses rêves, inspirés par ses ancêtres, lui disaient…

– Ainsi donc, reprit Klosthel, Sorkokia du clan de la Mer, nos frères à Inokos n’ont pas été décimés par les humains lors de la grande guerre, comme nous l’avons cru.

– Non, Sorkokia-Klosthel, répondit Itheros, et Daethos, leur shaman, se tient devant vous. Les exploits qu’il a accompli sur les terres humaines surpassent même ceux de Talakhos. Il a parcouru le monde, visitant les contrées des hommes et des nains, et même la lointaine île de Sûsenbal. Tout comme moi il y a plus de cent ans, il a joint son destin à celui de la maison de Leotel d’Omirelhen. Pour ma part j’y vois là la main des sept pères, et derrière eux, du Créateur.

Daethos se sentit un gêné par ces propos élogieux. N’avait-il pas failli à sa tâche, laissant l’homme qu’il avait juré de protéger à son destin inconnu ? Comment Itheros pouvait il y voir le dessein d’Erû ?

– Et donc, shaman-Daethos, que pensez-vous du monde des hommes ? demanda Klosthel.

Une question qui appelait à la prudence. Daethos inspira profondément avant de répondre.

– Quoiqu’en dise Dos-Itheros, mes aventures restent bien modestes comparées à celles qu’il a vécu. Je peux cependant vous affirmer, tout comme lui, qu’il est possible pour les Sorcami et les humains de vivre et de travailler ensemble. Je n’ai qu’un regret : c’est que l’homme qui aurait pu le prouver, prince-Aridel, ne soit pas là parmi nous.

– Est-ce là l’héritier du trône de la Sirène du parlait Itheros ?

– Oui Sorkokia-Klosthel. Il y a bien longtemps, mes ancêtres ont fait le serment de protéger quiconque porterait le médaillon fabriqué par l’humaine Liri’a. Il se trouve que ce médaillon appartient à présent à la famille royale d’Omirelhen, et prince-Aridel l’avait avec lui lorsqu’il est entré à Inokos. Mon honneur m’obligeait donc à lier ma vie à la sienne. C’est pour cela que je l’ai suivi. Les rêves de mes ancêtres m’auraient interdit d’agir autrement. Malgré cela, j’ai failli à ma tâche, et prince-Aridel a disparu dans les glaces du Nord. Mais je ne trahirai pas ses rêves et ceux de mes ancêtres.

Daethos sentit une main délicate effleurer son bras. C’était Shari, qui le regardait intensément.

– Nous ne savons rien de ce qui s’est réellement passé Daethos. Je suis sûre qu’Aridel est toujours vivant et que nous le retrouverons.

– Puissiez-vous dire vrai, princesse-Shas’ri’a.

– Princesse-Shas’ri’a, répéta alors Klosthel. Vous venez de Sûsenbal, un territoire qui même à l’époque des Anciens Mages était interdit à notre race. Vous avez pourtant pris le risque de venir ici, au milieu d’êtres qui pour la plupart vous considèrent comme une ennemie. Vous êtes littéralement à notre merci. J’aimerais comprendre les raisons qui vous ont poussé à agir ainsi.

– C’est simple, Sorkokia-Klosthel, répondit la jeune femme dans un Sorcami presque parfait. Je partage le rêve de Daethos et d’Itheros. Tout comme eux, je pense que nos deux peuples n’ont aucun intérêt à s’affronter. Les Sorcami ont été pendant longtemps les alliés d’Omirelhen. Pourquoi cela ne pourrait-il pas se généraliser ? Notre seul véritable ennemi à tous est Oeklos.

– Voilà qui est sagement parlé, sourit alors le Sorkokia. Si d’autres humains pensent comme vous, je prie pour que ce rêve se réalise. Et je partage votre avis. Oeklos a plus nui à notre peuple que bien des guerres l’ayant précédé. Le Ûesakia Raksûlos n’est qu’une marionnette entre ses mains, et l’empereur prétend nous dicter nos actions. Son manque de respect à notre égard dépasse toute les limites. Il a récemment renvoyé Raksûlos de négociations car il avait des « affaires urgentes » à régler. Pourtant nombre des Lûakseth semblent aveugles à ces insultes et continuent à approuver sa politique.

La colère se lisait maintenant dans les yeux du seigneur Sorcami.

– Les Lûakseth sont désunis et ont peur, dit alors Itheros, mais je suis persuadé que nous pouvons changer cela. Nous devons libérer l’assemblée du joug d’Oeklos et de son pion Raksûlos. Si je suis autorisé à prendre la parole, ils m’écouteront.

– Pour cela, il faut que vous vous rendiez à Sorcakin. C’est un voyage plus dangereux qu’il n’y parait. Raksûlos à de nombreux alliés parmi les clans de la jungle, de la montagne et de l’ouest. Leurs espions sont partout, et la présence d’une humaine est loin de passer inaperçue. J’ai cependant une idée, si vous acceptez un peu d’inconfort.

– Je pense pouvoir parler au nom de mes deux compagnons en disant que nous sommes prêts à tout, accepta Itheros.

– Très bien, je vais mettre tout cela en place. Je vous expliquerai les détails à l’abri des oreilles indiscrètes. En attendant, vous êtes mes hôtes. Wikhrodir, mon épouse, va vous conduire à vos appartements, où vous pourrez vous rafraichir et vous reposer. Nous reparlerons ce soir, au dîner.

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