Rédemption (5)

Rédemption (5)

Imela était en proie à une exaltation qu’elle n’avait plus ressentie depuis leur retour du grand Nord. Elle se sentait à sa place, réalisant pleinement sa destinée. C’était comme si le Fléau des Mers était une extension de son propre corps, tandis qu’elle le dirigeait au milieu des autres vaisseaux de la petite flottille. L’Odyssée, le navire d’Omasen, était en tête, et les deux frégates d’escorte se trouvaient derrière eux. Rien ne pouvait leur résister. Les quatre navires étaient loin d’approcher la grandeur de la Flotte Extérieure de l’Empire de Dûen, mais ils avaient tout de même une puissance de feu considérable. Personne, dans les mers qu’ils fréquentaient, n’oserait les attaquer.

Omasen avait le commandement officiel de la flotte, mais lui et Imela se considéraient plutôt comme des égaux. Par un accord tacite, la capitaine avait le champ libre pour diriger son navire, et son homologue la consultait sur la plupart des actions qu’ils menaient. Imela avait été surprise par cette volonté de partager le pouvoir, mais Omasen, malgré son jeune âge semblait quelqu’un de très raisonnable.

Elle soupçonnait également qu’il la considérait comme une supérieure, non seulement en expérience, mais aussi en rang. Elle avait après tout partagé le lit du souverain légitime d’Omirelhen. Imela avait tout raconté au jeune amiral, espérant qu’il pourrait l’aider dans l’avenir. Rien que le fait de savoir que leur roi était peut être en vie avait redonné l’espoir aux officiers Omirelins.

Ils naviguaient à présent en formation sur les eaux bordant la côte Nord d’Omirelhen. Le ciel azur se reflétait sur la mer d’un bleu tout aussi intense. Le vent leur était favorable, faisant claquer les voiles et jaillir l’écume des vagues qui portaient le Fléau des Mers C’était un jour parfait, un véritable bonheur pour l’esprit marin d’Imela.

Ce sentiment de satisfaction semblait d’ailleurs partagé par une grande partie de l’équipage, même si leurs raisons étaient différentes des siennes. Le butin qu’ils récupéraient à chaque « escale » était sans aucun doute la cause principale de leur contentement. Imela ne pouvait nier qu’elle était elle aussi ravie d’extorquer l’argent des nobles Omirelins au nom de la reine Delia. Ses hommes avaient bien mérité leur récompense. Il fallait juste espérer que cette période faste n’allait pas les inciter à la paresse.

Les quatre navires étaient partis de Niûsdel, trois semaines auparavant, faisant cap au sud-ouest. Ils avaient tour à tour fait mouillage dans les ports de Mesoblamar, Cotomar et Sidûcamar, ces deux derniers faisant partie du comté de Lanemel. Afin d’endiguer toute velléité de résistance, les navires avaient à chaque fois encerclé le port en une sorte de mini-blocus, leurs canons à portée des installations portuaires. Ils avaient alors présenté le pavillon de la sirène, avant d’envoyer un contingent d’hommes à terre, accompagnant les officiers.

Omasen avait alors parfaitement rempli son rôle de « percepteur d’impôts », présentant aux notables des lettres frappées du sceau royal, et apparemment signées par Delia elle-même. Imela ignorait toujours s’il s’agissait de faux ou si Omasen avait réussi à subtiliser ces documents à Niûrelhin ,d’une manière ou d’une autre. Peu importait. Les représentant des villes concernées étaient peu enclins à discuter devant ces directives, appuyés par la menace de bâtiments de guerre. L’être humain était toujours très conciliants sous la menace des canons… Le légitimité de la petite escadrille était probablement une question qu’ils ne se poseraient que bien plus tard.

Ils avaient tout de même rencontré de l’opposition à Siducamar. Lasûm, seigneur de la ville, était venu les trouver au port, accompagné d’une compagnie de lanciers.

– Je ne vous laisserai pas saigner la province à blanc, avait-il affirmé. Les trois mille livres d’argent que vous demandez représentent le tiers de nos impôts annuels, sachant qu’un autre tiers part auprès du comte, à Lanemel. Comment sa majesté veut-elle que nous puissions entretenir notre armée et notre police sans cet argent ?

– L’armée de Lanemel n’est pas le problème des autorités royales, monseigneur, avait répondu Omasen. La constitution vous en laisse la pleine responsabilité. Sidûcamar est très loin des marches du royaume, et l’entretien de ses troupes est d’une importance secondaire.

– La constitution me donne le droit et le devoir d’assurer la défense de mes administrés, même si la menace vient du pouvoir royal. Les seigneurs de Lanemel on soutenu Delia lors de sa prise de pouvoir, et notre comte est un de ses plus fervents soutiens. Je constate que ce choix se révèle malavisé, et…

– Ce qui serait malavisé, monseigneur, serait de penser que vous pouvez vous opposer à la volonté royale. Nos quatre navires ont une mission à accomplir, et nous avons reçu carte blanche de la reine pour collecter ces impôts, quelle qu’en soit la manière. Un simple signal de ma part, et vous risquez de perdre beaucoup plus que trois mille livres d’argent.

– Vos menaces ne me font pas peur, capitaine. Ni vos canons, ni vos marins ne pourront imposer leur loi ici.

Lasûm avait un certain cran, avait dû reconnaître Imela. Il avait fait signe à ses lanciers de s’approcher, bloquant le passage des marins. La capitaine du Fléau des Mers, consciente du risque que cette altercation se termine en bain de sang, avait décidé d’intervenir.

– Je vous en prie monseigneur, pardonnez les paroles un peu dures de mon supérieur. Il n’est pas nécessaire de faire appel à la violence ici. La loi nous impose de percevoir vos impôts, mais nous pouvons faire preuve de compréhension. Si vous nous donnez les deux tiers de ce que nous demandons, accompagnés d’une lettre expliquant les raison de votre refus d’honorer toutes vos obligations, nous serons heureux de la faire parvenir à la reine, et nous nous en irons. Je suis sûre que sa majesté saura entendre vos doléances.

Lasûm, un gros homme rougeaud à la moustache fournie, avait alors hésité un instant. La menace de prévenir la reine semblait avoir fait son effet.

– Ce ne sera pas nécessaire, avait-il fini par dire d’un air résigné. Je me plierai aux exigences royales pour cette fois. Mais sachez que c’est à contrecœur. Comptez sur moi pour prévenir le comte de ces extorsions. La couronne n’a pas tous les droits en Omirelhen !

Lorsqu’ils étaient retourné à bords de leur navire, chargés de coffres d’argent, Omasen avait félicité Imela.

– Finement joué. Voilà qui ne va pas améliorer la popularité de Delia auprès de la population de Lanemel et de son comte. Notre plan semble en bonne voie ! Sans parler des richesses que nous accumulons.

Imela s’accorda un moment d’auto-satisfaction en se remémorant l’épisode. Elle se reprit cependant. Il fallait penser à la suite des opérations. Dans moins d’un mois, ils auraient rejoint la pointe de Lamin, la limite séparant la côte nord d’Omirelhen de ses provinces méridionales. Il restait à savoir quel cap ils allaient prendre ensuite.

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