Rédemption (4)

Rédemption (4)

Aridel aurait préféré passer quelques jours à Leofastel pour récupérer de leur voyage en mer, mais le comte Omasûan avait raison. Il n’y avait pas de temps à perdre. Dès que Delia serait informée de la présence de son frère en Omirelhen, elle mettrait tout en œuvre pour l’éliminer. Il fallait donc agir vite, et profiter de l’effet de surprise, tant que cela était possible.

Aridel, tout comme le comte, était bien conscient qu’il s’agissait d’un vœu pieu. Les espions de la reine étaient partout, et l’armée d’Omasûan n’en était sûrement pas exempte. Ce n’était qu’une question de jours avant que Delia apprenne la nouvelle.

L’héritier du trône d’Omirelhen se réprimanda mentalement. Il fallait qu’il voie le coté positif des choses. Il ne s’était pas attendu à un accueil aussi chaleureux de la part du comte de Leofastel. Omasûan ne portait pas Delia dans son cœur. Aridel avait sous-estimé la capacité de sa soeur à se créer des ennemis. Pourtant le noble n’avait pas spécialement de raison de lui préférer Aridel. Même s’il était le souverain légitime d’Omirelhen, l’abandon de son peuple aurait très bien pu être vu comme une abdication.

Etait-ce l’armure d’Erû qui lui avait fait obtenir l’approbation du comte ? Aridel avait du mal à croie qu’un homme aussi cultivé qu’Omasûan se laisse influencer par un mythe comme la prophétie d’Oria. Le prince d’Omirelhen avait toujours considéré les écrits du prophète Omasen comme une fable. C’était un mythe qui avait été très utile à sa famille, mais rien de plus. La prophétie avait simplement été un moyen d’assurer la légitimité de la maison de Leotel auprès du peuple.

Avec ce qu’Aridel savait à présent, il apparaissait très clair que cette prophétie n’était qu’un simple rouage dans les machinations d’Erû. L’entité avait très probablement planifié son utilisation plusieurs siècles auparavant. Aridel rageait de savoir que ses ancêtres s’étaient fait manipuler à leur insu par une machine. Il était encore plus en colère contre lui même, obligé malgré lui de suivre les directives de ce faux dieu. Il trouverait un moyen d’échapper à son contrôle !

Sentant la nervosité de son cavalier, le cheval d’Aridel se mit à hennir. L’ex-mercenaire le calma en lui caressant le cou, et se força à penser à autre chose. Il se retourna, se concentrant sur ce qui l’entourait. Il chevauchait en tête de la colonne, à coté du comte, de Djashim et Ayrîa. Derrière eux se trouvaient les cinq cents cavaliers de la garde de Leofastel, suivis de près de mille fantassins, lanciers et archers. Il y avait là une grande partie de l’armée du comté, suivie par les chariots de ravitaillement qui fermaient la marche.

Aridel avait été impressionné par la vitesse avec laquelle le comte avait pu mobiliser ses troupes. C’était presque comme si Omasûan s’était préparé à cet assaut sur Niûrelhin. L’ex-mercenaire l’avait interrogé à ce sujet, mais le comte était resté évasif, parlant de « troubles sur la côte Nord ». Aridel se doutait bien sûr que l’arrivée des réfugiés poussés par l’Hiver sans Fin avait forcé la plupart des comtés à renforcer leurs défenses, mais de là à disposer d’une telle armée… Peu importait, cela leur permettrait peut-être de surprendre Delia, c’était une bonne chose.

La troupe avançait d’un bon pas vers Niûrelhin, capitale du Royaume, espérant éviter l’armée royale. Aridel se mit à repasser la stratégie qu’il avait impaginée avec le comte dans sa tête. Il s’arrêta sur un point qui l’intriguait toujours.

– Je m’interroge sur ces « troubles » dont vous m’avez parlé, questionna l’ex-mercenaire, se tournant vers Omasûan. Vous êtes certains que Delia a envoyé le gros de son armée au nord ? Dans mes souvenirs, la plupart des seigneurs des provinces septentrionales lui étaient favorables. J’ai du mal à comprendre ces déplacements de troupes…

– C’est ce que mes agents m’ont rapporté, répondit Omasûan. J’ignore tout de la raison de ce mécontentement, mais il semblerait que la colère gronde, surtout dans les provinces côtières. La rumeur parle de nouvelles taxes excessives, mais si tel est le cas, Leofastel n’en a pas fait les frais.

Une idée vint à Aridel.

– Vous pensez que ces taxes seraient une volonté délibérée de nuire à Delia ?

– C’est une possibilité. Mais comme je vous le disais, les informations en provenance du Nord sont très diffuses. Le fait est que vous arrivez à un moment idéal. Delia est en position de faiblesse, et la capacité de défense de Niûrelhin est probablement réduite à son strict minimum. On pourrait presque imaginer que votre présence était anticipée…

La dernière phrase du comte était lourde de sens. Aridel lui jeta un regard noir sans ajouter un mot. Sa colère n’était bien sûr pas dirigée contre Omsûan, mais contre Erû, qui venait encore d’envahir ses pensées. Il semblait réellement impossible d’échapper à son « plan ». Une petite victoire pour Aridel cependant, était qu’il n’aurait pas à porter son armure avant leur arrivée à Niûrelhin.

L’ex-mercenaire prit une grande inspiration. Il était de retour dans son pays natal, accompagné de ses amis, et il allait peut-être enfin pouvoir réparer une partie de ses erreurs passées. Dans un certain sens, peut-être était-ce lui qui utilisait Erû ? Aridel sourit à cette pensée. Djashim s’approcha alors de lui, curieux.

– Vous semblez satisfait, dit-il. Est-ce le fait de rentrer chez vous ?

— Satisfait ? Je n’en sais rien. Mais d’une certaine manière, je me réjouis que nous portions enfin le combat contre Oeklos en Omirelhen. Dans cinq jours, nous serons à Niûrelhin, et je pourrai prouver si je suis à la hauteur des légendes qui entourent ma famille.

– Certains soldats vous appellent « Gardien d’Erûsarden ». Je l’ai entendu plusieurs fois.

– Ces mots viennent d’Erû, expliqua Aridel d’un ton plus sombre. Son influence s’étend sur ces hommes, et je ne peux rien y faire. Cela nous sert pour l’instant, mais c’est à double tranchant. J’aimerai éviter de faire couler le sang comme Codûsûr l’a fait en Sorûen.

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