Rédemption (3)

Rédemption (3)

Kifiri ne ressemblait à aucune des cités humaines que Shari avait visité. Les bâtiments du port et des docks remplissaient bien sûr les mêmes fonctions universelles que dans toutes les autres villes, mais leur architecture semblait venir d’un autre monde. Les pierres utilisées pour les construire, taillées en formes géométriques très variées, s’emboîtaient parfaitement les unes dans les autres, formant une mosaïque presque envoutante. Les routes elles-mêmes étaient pavées de la même manière, formant un réseau à la fois rectiligne et labyrinthique.

Les constructions se présentaient en grande majorité sous forme de pyramides au sommet plat. Certaines étaient constituées de terrasses successives sur lesquelles fleurissaient des jardins à l’aspect presque idyllique, oasis de verdures posées sur des forteresses de pierre.

L’activité du port de Kifiri semblait soumise à des règles très strictes que tous les hommes-sauriens respectaient. Ici, pas de cris ni de dockers se bousculant ou s’insultant. Les Sorcami chargeaient et déchargeaient les navires dans un calme exceptionnel, avançant en files parfaitement disciplinées. Takhini aurait été impressionné par une armée se comportant de la sorte.

Shari se tourna vers Itheros et Daethos. Les visages des hommes-sauriens étaient comme toujours indéchiffrables mais leurs yeux dorés semblaient pétiller. Ils étaient de retour parmi les leurs.

Shari ressentait quant à elle une forme d’excitation qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Cette découverte du monde Sorcami était pour elle une aventure fabuleuse. Elle retrouvait son âme d’enfant, la joie de la petite fille qui avait lu et relu les livres de la bibliothèque du palais de Sûsenbhin, s’imprégnant de la diversité du monde. Elle avait conscience d’être probablement la seule humaine à des lieues à la ronde, mais ne ressentait aucune peur. Les Sorcami qu’ils croisaient lui jetaient parfois des regards étonnés, mais elle ne ressentait pas d’agressivité de leur part.

Sklirûdoa rejoignit ses passagers sur le quai. Le capitaine du Iûgosther avait laissé quelques instructions de débarquement à son second, et avait ensuite endossé la responsabilité de guide pour Shari, Daethos et Itheros.

– Venez, dit-il. J’aimerais vous faire visiter la ville, mais il vaut mieux que le Sorkokia vous voie au plus vite. Même parmi les Sorcami du clan de la Mer, il peut y avoir des espions à la solde d’Oeklos, et la présence de princesse-Shas’ri’a ne passe pas inaperçue.

Shari ne pouvait qu’approuver cette démarche, même si elle ressentait un peu la dernière remarque de Sklirûdoa comme un reproche. Peu importait. La jeune femme était là en tant qu’ambassadrice, et elle avait bien l’intention de remplir son rôle. Même si ses interlocuteurs étaient des hommes-sauriens, ils étaient avant tout des êtres intelligents, et Shari saurait comment leur parler.

– Allons-y, capitaine-Sklirûdoa, dit simplement Itheros.

Tous quatre s’engagèrent alors dans les rues de Kifiri, s’enfonçant profondément vers le cœur de la ville. Ils se dirigeaient vers une pyramide bien plus haute que les autres, dont les faces brillaient au soleil. C’était sans aucun doute du palais du Sorkokia, le « patriarche », seigneur du clan de la Mer.

Chez les Sorcami, il s’agissait d’un titre qui s’approchait de celui de comte ou de duc, se remémora Shari. Le Sorkokia disposait à la fois de pouvoirs exécutifs et judiciaires sur tous les membres de son clan. Ce n’était cependant pas lui qui édictait les lois. Ce privilège était réservé à l’assemblée des Lûakseth, regroupant des représentants élus de chaque clan. Ces Lûakseth résidaient à Sorcakin, capitale de la nation Sorcami. C’était dans cette cité que vivait également le Ûesakia, juge suprême des hommes-sauriens, qui pouvait revoir en appel n’importe quel décision prise par les Sorkokia des divers clans.

Shari regarda Itheros, réalisant le pouvoir qu’il avait détenu avant d’être démis de cette haute fonction. Il était facile, devant son humilité, d’oublier que le vieux Sorcami avait été l’équivalent d’un roi. Elle inclina la tête en signe de respect. Elle espérait juste qu’elle avait assez bien assimilé le fonctionnement du système politique des hommes-sauriens pour ne pas paraître totalement ignorante.

L’entrée du palais était surveillée par deux gardes en armure tenant des lances hautes comme deux fois Shari. A l’approche des voyageurs, ils leur barrèrent la route, toisant la jeune femme d’un regard dur.

– Les humains ne sont pas autorisés à passer les portes du palais, dit l’un des gardes, sans autre salut.

– Mon nom est Sklirûdoa, capitaine du Iûgosther, intervint alors l’intéressé. Je vous demande humblement de faire exception à cette règle. Je reviens de la mer d’Omea avec des invités de la plus haute importance. Nous aimerions obtenir audience auprès du Sorkokia.

– Le Sorkokia ne reçoit personne sans raison valable, et surtout pas une humaine. Voyez avec les scribes si ils peuvent vous accorder une exception.

Itheros s’approcha alors.

– Garde, savez-vous qui je suis ?

Le Sorcami observa l’ex-Ûesakia un moment avant d’incliner la tête.

– Oui, Dos-Itheros. Je suis honoré de me trouver en votre présence.

– Vous comprendrez donc à quel point il est important pour moi de parler à votre Sorkokia. Je me porte garant pour mon compagnon Daethos et la femme-Shas’ri’a ici présente. Pouvez-vous nous laisser entrer ?

– Je ne puis insulter votre honneur en mettant en doute votre parole, Excellence. Vous pouvez passer. Je vais faire prévenir la salle du trône.

– Merci, mon ami, répondit Itheros.

Le garde fit un signe à son compagnon qui précéda les trois hommes-sauriens et Shari à l’intérieur du palais. Malgré son excitation, la jeune femme ne pouvait s’empêcher d’admirer l’architecture du bâtiment. Les murs étaient richement décorés, recouvert de fresques racontant l’histoire du peuple Sorcami. Le soulèvement et la destruction de l’empire de Blûnen, la construction de Sorcamien, la guerre des Sorcami, tout était sculpté avec un incroyable souci du détail. C’était fascinant, et Shari espérait qu’elle aurait le temps d’étudier ces murs plus tard.

Les quatre visiteurs montèrent un escalier menant au sommet de la pyramide. Là se trouvait une immense salle très lumineuse, baignée des rayons du soleil. Au centre de cette salle, un Sorcami trônait sur un siège d’obsidienne à l’allure impressionnante.

A coté de Shari, un homme-saurien âgé frappa trois fois sur le sol à l’aide d’un bâton.

– Étrangers, soyez les bienvenus en présence de Klosthel, Sorkokia du clan de la Mer.

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