Rédemption (2)

Rédemption (2)

– En voilà une un peu trop curieuse pour sa propre santé. Tu n’aurais pas dû la laisser entrer, Lanacil. Personne n’est censé savoir que nous sommes ici.

L’homme qui avait parlé était celui qui se trouvait à la gauche de Parin Omasen. Il avait un air antipathique qui déplût instantanément à Imela. Encore un fils de bonne famille avec un ego démesuré. Imela avait connu nombre des jeunes officiers de ce genre dans la marine Dûeni et les trouvait insupportables. Heureusement, Omasen semblait plus raisonnable.

– Allons Rûprin, un peu de tenue. Nous sommes en présence d’une dame. Où sont tes manières ?

Le fils de l’amiral fit signe à Lanacil de fermer la porte.

– Une dame ? Laisse-moi rire, rétorqua le dénommé Rûprin. T’as vu comment elle est habillée ? Je ne connais pas beaucoup de « dames » portant l’ancien uniforme de la marine Dûeni. Il y a fort à parier qu’elle l’a piqué à un de ses clients.

C’était le genre d’insulte qui mettait Imela hors de ses gonds. Il ne lui en fallut pas plus pour voir rouge. Elle avait dû affronter cette mentalité toute sa vie. Une femme n’était-elle donc pas plus pour ces hommes qu’un bijou précieux à protéger ou une prostituée ? Elle allait leur montrer leur erreur. La capitaine du Fléau des Mers dégaina son épée sans qu’aucun des trois marins n’ait le temps de réagir, et la plaça sous le menton de l’impertinent Rûprin, faisant perler une goutte de sang.

– Répète un peu ça pour voir ? demanda-t-elle, furieuse.

Omasen s’approcha d’elle, la main sur la garde de son épée.

– Je vous en prie, gardons notre sang-froid. Qui que vous soyez, vous vous êtes immiscée dans une réunion privée, et comme l’a indiqué assez maladroitement mon associé, nous souhaiterions conserver notre anonymat. Mais nous sommes prêts à vous laisser repartir, si vous oubliez notre présence.

Imela, sa colère un peu retombée, remit son épée au fourreau, tout en jetant un regard noir à Rûprin.

– Pour être honnête, je crains qu’il ne soit un peu tard pour conserver votre anonymat, sire Omasen. Nous nous sommes déjà rencontrés, même si vous ne semblez apparemment plus vous en souvenir. J’étais lieutenant à l’époque, sous les ordres du capitaine Ceniben Istûn, commandant du Fléau des Mers. Mon nom est Imela Beriladoter.

Les yeux des trois marins s’écarquillèrent lorsqu’ils entendirent son nom. Rûprin s’écarta d’Imela, un soupçon de peur presque révérencieuse dans les yeux.

– Vous êtes… la pirate que l’on surnomme Lame-Bleue ? La capitaine du Fléau des Mers ?

– Ah ! Vous ne vous rappelez pas de moi, mais vous connaissez mon nom je vois, sourit Imela. Je suis curieuse quant à la raison de cette petite réunion secrète. J’ai l’impression que vous ne parliez pas de sujets approuvés par la couronne…

Les trois hommes se regardèrent sans rien dire, hésitants.

– Vous pouvez parler, reprit Imela. Je n’ai aucune allégeance envers Delia ou Oeklos, comme vous devez vous en douter. Et si vous faites preuve de franchise, je pourrai sans doute vous raconter une histoire qui devrait vous intéresser.

Omasen réfléchit un instant avant de répondre.

– C’est tentant, finit-il par dire. Et puisque vous savez déjà qui je suis, nous n’avons plus grand chose à perdre. Installons nous confortablement.

Il désigna quatre sièges situés près de l’âtre, sur lesquels Imela et les trois marins allèrent s’asseoir. Omasen reprit la parole.

– J’imagine que vous devez déjà avoir deviné en grande partie la raison de notre présence ici. Tout comme vous, nous sommes commandants de bâtiments de guerre. Je suis le maître de L’Odyssée, un vaisseau de ligne, et Rûprin et Dalûn, ici présents, commandent ses deux frégates d’accompagnement, le Sûlanem et le Bergolt. Malgré notre allégeance à Omirelhen, nous ne portons, tout comme vous, ni Delia ni Oeklos dans notre cœur. La reine est une usurpatrice, et il ne fait aucun doute pour nous qu’elle a été placée là par l’empereur pour museler la résistance que pourrait lui opposer Omirelhen. Le roi Leotel représentait une épine dans son pied, et je suis certain que Delia est responsable de sa mort, d’une manière ou d’une autre.

– Et nous vengerons le roi ! s’emporta Rûprin, exalté.

Imela ne put s’empêcher de sourire intérieurement face à la naïveté de l’officier.

– Vous me paraissez remplis de bonnes intentions, dit-elle. Mais avez-vous un plan d’action ? De simples paroles ne vous avanceront pas beaucoup.

– Oui, ou au moins un début de plan. Vous l’ignorez peut-être, mais la prise de pouvoir de Delia est loin de faire l’unanimité parmi les nobles d’Omirelhen. La plupart n’osent cependant pas intervenir, par crainte de leurs pairs et des soutiens de la reine. Nous voulons donc changer cet état de fait. Notre idée est de nous faire passer pour des navires de perception d’impôts, mandatés par Delia sous les ordres d’Oeklos. Nous comptons sous cette fausse identité extorquer le plus de fonds possibles aux soutiens de la reine. Ils se trouvent pour la plupart sur la côte Nord, ce qui nous arrange. Nous y voyons un double avantage : lever des fonds afin de mettre en place une résistance, mais surtout affaiblir le pouvoir de Delia.

– Certains en voudront à la reine pour ces impôts, dit alors le dénommé Dalûn qui était resté silencieux jusque là. Et si nous arrivons à faire retourner leur veste à quelques uns d’entre eux, peut-être convoqueront-ils un conseil des comtes afin d’élire un nouveau souverain.

Imela regarda les trois hommes pendant un moment avant de se mettre à rire de bon cœur. Elle s’arrêta quand elle s’aperçut des expressions vexées que prenaient leurs visages.

– Excusez-moi, finit-elle par dire. Je ne me moquais pas de vous, bien au contraire. J’imaginais juste la tête de Delia en apprenant que c’étaient ses impôts qui avaient retourné ses soutiens contre elle. Votre plan me plaît. Vous êtes loin d’être aussi impulsifs que ce que j’avais pensé. Et si le Fléau des Mers peut vous être utile, je suis prête à vous suivre.

– Vraiment ? s’exclama Omasen, stupéfait. Ce serait un atout formidable, pour nous, mais nous ne pouvons rien vous offrir en échange.

– Oh j’espère bien récupérer ma part de votre butin, bien entendu dit-elle. Mais je suis aussi avide d’informations sur ce qui se passe en Omirelhen en ce moment.

– Tout ce que vous voudrez, dit Omasen.

– Très bien, nous en reparlerons plus tard. En attendant je vous ai promis de vous conter une histoire intéressante, et je compte tenir ma parole.

– Nous vous écoutons.

— Que diriez-vous, dit alors Imela, si je vous racontais que j’ai eu à bord du Fléau des Mers le véritable souverain d’Omirelhen, Berin Leotelsûn ?

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