Rédemption (1)

Rédemption (1)

Le château de Leofastel était situé au sommet d’une colline qui surplombait l’ensemble de la ville et du port. Il s’agissait d’un édifice massif et austère, dont les murs de pierre grise n’avaient rien d’engageant. L’architecture du bâtiment avait visiblement été guidée par des considérations militaires, et son esthétique n’avait rien de celle des palais de Sanif. Il était tout en angles et n’avait en guise de fenêtres que des meurtrières à peine assez larges pour laisser passer une flèche. C’était une véritable forteresse, dans tous les sens du terme.

La porte principale, composée de deux énormes battants en bois cerclés de fonte, ne détonait pas avec le reste du bâtiment. Elle était ouverte, donnant sur une cour sombre qui sous la grisaille et la pluie n’avait rien d’accueillant.

Lorsqu’Aridel, Djashim et Ayrîa arrivèrent au pas de la porte, deux gardes sortirent des alcôves en pierre qui les abritaient des intempéries.

– Halte ! leur intima le premier, utilisant sa lance pour leur barrer le passage. Vos noms et la raison de votre visite ?

– Je me nomme Aridel, répondit l’intéressé, et mes compagnons sont Djashim Idjishîn et Ayrîa Saüshama. Nous sollicitons une audience auprès de son excellence le comte Omasûan de Leofastel.

– Aridel comment ? demanda le deuxième garde, l’air hostile.

– Juste Aridel. J’ai des informations importantes à transmettre au comte.

– Le jour des audiences est passé, reprit le premier garde. Si votre message est urgent, confiez-le nous, sinon revenez la semaine prochaine.

– Il s’agit d’un sujet sensible et de la plus haute importance, contra Aridel. Je suis sûr que si vous demandez à votre capitaine…

– On va pas déranger le capitaine pour un tas de bouseux comme vous. Si on faisait ça à chaque mendiant qui vient en parlant de « message de la plus haute importance » il serait jamais tranquille. Allez, déguerpissez et revenez pour le jour officiel des audiences !

Le soldat gesticula avec sa lance pour montrer que la conversation était terminée. Ayrîa, qui avait écouté la conversation en spectatrice, sentit une vague d’indignation monter en elle. Comment un simple garde osait-il s’adresser de la sorte à un représentant d’Erû ? C’était presque blasphématoire. Les trois compagnons n’avaient pas le temps d’attendre le bon vouloir d’un petit chef qui abusait de son pouvoir pour le plaisir. La jeune femme se plaça devant Aridel.

– Un peu de respect ! explosa-t-elle dans un Dûeni très accentué. Vous êtes en présence de votre véritable roi, et un Dasam choisi par Erû.

Les deux gardes, surpris, se regardèrent un instant en silence, puis finirent par éclater de rire.

– Très bon numéro, ma jolie, dit le premier garde en posant sa main sur l’épaule d’Ayrîa de manière condescendante. Et moi, j’ai couché avec la reine, c’était un bon coup, je te raconte pas. Tiens une petite pièce pour nous avoir fait rire.

Il tira alors de sa poche un écu de cuivre et tenta de l’insérer dans les vêtements d’Ayrîa, au niveau de la poitrine. La jeune femme avait vu le mouvement et attrapa le bras du garde avant qu’il ait eu le temps de terminer son geste. Elle tourna alors sur elle-même, projetant l’homme à terre, lance et armure comprise. Le soldat chuta en expirant brutalement. Instantanément son compagnon pointa sa lance en direction des visiteurs. Djashim avait sa main sur la garde de son épée, prêt à se défendre.

Aridel, qui était resté silencieux depuis l’intervention de la jeune femme, semblait à la fois surpris et indécis. Son hésitation ne dura pas très longtemps devant le danger que représentait la situation. Il se rapprocha du chariot qui contenait leurs bagages et ouvrit un des coffres.

Ce qui se passa par la suite resta gravé dans la mémoire d’Ayrîa. C’était la première fois qu’elle voyait Aridel enfiler son armure et la magie dont elle fut témoin l’emplit d’une crainte admirative. Les pièces métalliques de la cuirasse vinrent d’elle même recouvrir Aridel, membre par membre. En moins de dix secondes, l’ex-mercenaire se transforma en un être qui n’avait presque plus rien d’humain. Il était devenu le Dasam, scintillant d’or et d’azur. Sous le ciel gris, c’était comme si une lumière venait de s’allumer. Ayrîa resta bouche bée, n’osant plus rien faire.

Le garde qu’elle avait projeté à terre se recula, terrorisé, rampant dans le chemin boueux. Son compagnon lâcha sa lance et resta pétrifié.

– Mon nom véritable est Berin Leotelsûn, annonça alors Aridel, sa voix aussi forte que le tonnerre. Erû à fait de moi le premier des Gardiens d’Erûsarden, et je suis venu réclamer ce qui m’appartient de droit. Tel est le message que je dois amener au comte Omasûan. A présent, laissez-nous passer !

Le deuxième garde tenta de balbutier quelques mots mais en vain. Il déglutit puis finit par placer le poing droit sur son plastron, salut rituel de l’armée Omireline.

– Mes excuses, majesté, dit-il avant de s’écarter. L’escalier menant à la salle d’audience se trouve au fond de la cour.

– Merci, soldat, dit Aridel avant de s’avancer d’un pas décidé.

Sans attendre, Ayrîa et Djashim lui emboitèrent le pas, réalisant à peine ce qui venait de se produire. Derrière eux le premier garde s’était relevé et se mit à parler à son congénère.

– C’est la prophétie d’Oria… Exactement comme ce que racontait ma grand-mère. La lignée des gardiens est de retour, comme pour la bataille de Rûmûnd.

– Tu… tu crois ?

– « Dernier rempart d’un espoir vacillant ». C’est bien comme la situation actuelle, non ? On va peut-être enfin se débarrasser de Delia.

– Ouais, si tu le dis. Le comte…

Ils étaient à présent trop loin pour qu’Ayrîa puisse entendre la fin de la conversation. Qu’est-ce c’était que cette histoire de prophétie ? Aridel s’était bien gardé de leur en parler. Quoiqu’il en soit, Ayrîa avait forcé l’ex-mercenaire à révéler une partie de son jeu. Le sort en était jeté.