Rapaces (5)

Rapaces (5)

Shayginac, installé à son bureau au sommet de la tour de Tshaylo, passait en revue son discours. Si tout se déroulait suivant ses plans, les paroles inscrites sur ce parchemin allaient enfin le propulser au rang de magister, et faire de lui le maître de Niûsanif. Enfin le nom de Shayginac éclipserait celui de Nidjîli et sa victoire serait totale. La mort du magister signerait l’éviction du pouvoir de tous ses partisans, au sénat comme dans la rue, et le pouvoir du sénateur serait total.

Alors qu’il ressassait ces pensées teintées de vengeance, Amas’îr fit irruption dans le bureau. L’homme à la tête de fouine était visiblement en train de paniquer, chose qui était des plus inhabituelles. Il s’écria, sans même attendre un signe de son maître.

– Seigneur, il faut fuir au plus vite, la garde du capitole sera là sous peu !

Shayginac accusa le coup. La garde du Capitole ? Mais comment… C’était une violation des droits sénatoriaux ! Il se leva d’un bond, furieux…

– Que signifie !

– Maître, je vous en prie, le coupa Amas’îr. Notre plan a échoué. Nos hommes n’ont pas pu assassiner le magister, et ont été démasqués. L’ambassadrice a tout découvert grâce à un de ses espions, et le magister a ordonné votre arrestation. Nous devons partir.

Fou de rage, le sénateur frappa son subordonné.

– Imbécile ! Comment as-tu pu échouer ? Sais tu seulement ce que cela signifie ? C’est la fin de notre famille. Je vais être accusé de haute trahison et mis à mort. Mais plus grave encore, c’est Niûsanif tout entier qui est est en danger, si Nidjîli persiste à vouloir résister à la puissance du baron Oeklos !

– Nous pouvons encore fuir, maître. Nous avons des amis qui pourraient vous héberger…

– Crois tu vraiment que je puisse fuir à la fois le magister et la rage d’Oeklos ? Non, Amas’îr, il ne nous reste plus qu’une chose à faire, mourir avec honneur. Je ne me rendrai pas sans combattre. Fait appeler ma garde personnelle ! Nous montrerons notre détermination ici même!

– Oui maître… bredouilla le petit homme, avant de sortir de la pièce.

Au moment même où il passait la porte, Amas’îr se mit à courir en criant : « Fuyez ! Sauvez vos vies ! Partez tous ! Le maître est devenu fou ! Nous sommes en danger !  »

Shayginac soupira. Ainsi en allait la vie. Les rats quittent toujours le navire en premier, mais le capitaine reste jusqu’au bout. Le sénateur allait donc devoir affronter seul son sort, sans l’aide de ceux qui moins d’une demi-heure auparavant, lui étaient liés par serment. Résigné, il s’empara d’une lame accrochée au dessus de la cheminée. L’épée avait appartenu à son grand père. La garde était légèrement rouillée, mais le tranchant était bien affûté. Cela ferait l’affaire. Shayginac s’assit à son bureau et ferma les yeux, comme s’il méditait.

Bientôt des bruits de métal et des cris se firent entendre. Des larmes de colère coulèrent sur les joues de Shayginac lors qu’il réalisa que la tour de Tshaylo avait été profanée par ses ennemis. Il se leva, l’épée à la main.

Moins d’une minute plus tard, une série de coups sourds vint ébranler la porte de son bureau. L’antique pièce de bois s’écroula peu après, laissant la place à une demi douzaine de gardes du capitole armés jusqu’aux dents. Derrière eux se tenaient l’ambassadrice Shasri’a, et ses infâmes compagnons : le prince Berin, un Sorcami et un mage. C’était donc ces étrangers qui allaient recueillir ses derniers mots ?

Un des gardes fit un pas en avant en direction de Shayginac.

– Sénateur Shayginac, nous avons ordre, au nom de la République, de vous amener à la prison du capitole, où vous serez interrogé et jugé pour crimes de haute trahison. Veuillez déposer votre arme et nous suivre.

Shayginac se tourna vers son interlocuteur.

– Jamais ! Vous m’entendez, jamais je ne me rendrai à une bande de sbires de Nidjîli accompagnés d’étrangers. Vous avez peut-être déjoué mon plan, mais sachez que mon véritable seigneur, le baron Oeklos saura me venger et obtenir ce qu’il désire.

samuel_luke_fildes_-_the_empty_chair_the_graphic_1870

Shayginac leva alors sa lame et d’un geste rapide se l’enfonça dans la poitrine. La douleur intense qu’il éprouva disparut vite alors qu’il s’effondrait, sa conscience le quittant petit à petit.