Rapaces (3)

Rapaces (3)

L’obscurité était totale, d’un noir si épais qu’on aurait presque pu le toucher. C’est du moins la première impression qu’eut Djashim lorsqu’il revint à lui. Ses sens étaient encore engourdis, mais, après un petit instant, il sentit une douleur lancinante lui vriller le crane, si intense qu’il avait du mal à réfléchir. Où était-il ? Que faisait-il là ? Au bout d’un moment, la mémoire commença à lui revenir. Il avait suivi des hommes tatoués près de la place de la Pomme d’Or et…

Le jeune garçon ne pouvait que se rendre à l’évidence : il s’était fait prendre. Dans sa vie de voleur à la tire, ce n’était pas la première fois, bien sûr, mais les enjeux étaient cette fois là bien plus importants. Il avait une mission à accomplir, et il avait échoué… Mais pourquoi était-il encore en vie ? Et où se trouvait-il donc ? Sous lui, le sol était froid, mais le mur contre lequel il avait été déposé était clairement en bois. Ses yeux, s’habituant petit à petit à l’obscurité, commençaient à distinguer de fin rayons de lumière au travers des interstices entre les planches. Il se trouvait sûrement dans un entrepôt quelconque près des chantiers navals.

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Djashim tenta de bouger. La bonne nouvelle était qu’il n’était pas ligoté, mais tous ses membres le faisaient souffrir et, à chaque mouvement, sa tête menaçait d’exploser. Malgré tout, rassemblant toute sa volonté, il réussit à se mettre debout et à faire quelques pas. Il se mit à tâter le mur, dans l’espoir de trouver une porte, ou un moyen de sortir de la pièce où il se trouvait…

Un bruit de voix… Djashim se figea brusquement, tendant l’oreille.

– T’aurais dû le laisser sur place. On a autre chose à faire que de s’occuper d’un mioche… Il voulait probablement juste te tirer ta bourse.

– On peut pas prendre ce risque. Tu as entendu la fouine : c’est pour aujourd’hui. T’imagines si le môme avait entendu ce qu’on disait. On peut pas le laisser partir avant ce soir…

– Si on le laisse partir… Je ne pense pas que ce petit voleur risque de manquer à quelqu’un…

– Pas le temps de s’occuper de ça maintenant… De toute façon avec le coup que je lui ai donné, le gamin est pas près de se réveiller.

– Ouais, t’as probablement raison. On a du pain sur la planche. Tu dois t’occuper de tes « Omirelins », et pendant ce temps, je vais me transformer en garde du capitole. On commence dans deux heures au plus tard.

Les voix s’éloignèrent, devenant inaudible. Djashim avait suffisamment recouvré ses esprits pour comprendre qu’il était doublement urgent qu’il s’enfuie de l’endroit où il se trouvait. Sa vie était en danger, et les hommes qui l’avaient capturé allaient commettre un acte terrible dans moins de deux heures. Il fallait absolument que Djashim en informe Shari. C’était ce qu’il avait promis, et il ferait tout pour tenir sa parole.

Lorsque les deux hommes se furent suffisamment éloignés, le jeune garçon reprit frénétiquement son inspection du mur. A un coin de la pièce, il sentit la présence d’un interstice assez large entre deux planches. Le bois était vermoulu, comme celui la plupart des entrepôts de la ville, qui devaient régulièrement être reconstruits. Si Djashim arrivait à faire sauter une des planches, il pourrait sûrement passer à travers l’ouverture.

Si seulement il avait eu un outil à disposition… Hélas le jeune garçon allait devoir se contenter de ses mains. Il les plaça dans la fente et tira de toutes ses forces. La planche grinça et craqua mais ne céda pas. Persévérant, Djashim dut recommencer de nombreuses fois avant qu’enfin, dans un grand craquement, le bois se casse, laissant apparaître le jour. La rue était visible et Djashim, ne souhaitant pas découvrir s’il avait été entendu, se faufila tant bien que mal dans l’interstice. Une fois sorti, il se mit à courir sans regarder derrière lui.

Il dut bientôt s’arrêter, le souffle court. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait exactement, même si le bruit des mouettes et l’odeur légèrement iodée lui indiquaient qu’il n’était pas très loin du port. La première idée du jeune garçon avait été de rejoindre l’ambassade de Sûsenbal, mais à cette heure de la journée, Shari était peut-être déjà en route pour le Capitole. S’il voulait la prévenir à temps, ce ne pouvait être que là bas. Il fallait absolument qu’il se repère et s’y rende au plus vite. Le temps pressait…

D’un pas silencieux, Djashim commença à se diriger vers ce qu’il supposait être le port. A partir de là il saurait exactement où se diriger. Il dut cependant s’arrêter. Des gens approchaient. Djashim était encore tout proche de l’endroit où les tatoués l’avaient enfermé, et il ne voulait pas imaginer ce qui lui arriveraient s’ils l’attrapaient de nouveau. Le jeune garçon se plaqua donc contre un mur et arrivé à l’angle que celui faisait avec un autre bâtiment, s’accroupit hors de vue.

Les hommes qui approchaient étaient environ une dizaine. Ils étaient vêtus comme des soldats, portant plastron et bouclier. Leur attitude n’avait cependant rien de la discipline militaire des soldats de métier. Sur leur haubert était dessiné une sirène, le symbole du royaume Omirelhen. Voilà qui venait confirmer ce que disaient ses deux ravisseurs. Il s’agissait clairement d’hommes des docks déguisé en Omirelins. Et leur but n’avait rien d’honorable.

Djashim se retrouvait face à un dilemme. Devait-il continuer vers le port pour rejoindre Shari au plus vite ? Ou était il plus utile de suivre ces hommes, et de prévenir l’ambassadrice de leur dessein quand il le pourrait ? Après quelques secondes de réflexion, il opta pour la seconde alternative, et se mit à suivre les hommes à pas de loup.

Les « Omirelins » déguisés avançaient lentement, mais leur destination devenait de plus en plus claire. Ils avaient quitté les docks et se rapprochaient de la place de Thimegat, que Djashim connaissait bien. Ils se dirigeaient clairement vers le Capitole. Quel que soit leur noir dessein, Djashim pourrait probablement le contrer si Shari y était déjà.

Au bout de dix minutes supplémentaires, les imposteurs finirent, Djashim toujours sur leurs talons, par atteindre le Shidibrûg, le pont Sud qui menait à l’île du Capitole. Là ils furent bien sûr arrêtés par la garde sénatoriale, qui n’allait bien sûr pas laisser des étrangers en arme pénétrer au cœur de l’enceinte sénatoriale.

Les « Omirelins » se mirent à arguer avec force pour pouvoir entrer, et finirent par faire une demande que Djashim ne put entendre. Au bout d’un moment, un garde finit par partir, et les imposteurs se calmèrent, semblant attendre quelque chose. Une dizaine de minutes plus tard, un groupe de personnes venues du capitole s’approcha de la porte, et à la grande surprise de Djashim, Shari se trouvait parmi elles…