Rapaces (2)

Rapaces (2)

Aridel se réveilla avec l’impression que sa tête était prise dans un étau. Il ne se rappelait même plus où il se trouvait. Ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il commença à se remémorer la soirée de la veille. Après son arrivé à l’ambassade de Sûsenbal, il avait éprouvé un besoin irrésistible de se changer les idées. Il voulait, le temps d’une nuit, oublier Omirelhen, Niûsanif, et les interminables discussions du sénat. Pour un soir il allait redevenir Aridel, le mercenaire en quête d’amusement, et enterrer le prince Berin. Il était donc sorti à la recherche des distractions que pouvait offrir une grande ville comme Niûsanin, et avait bien entendu fini par se retrouver dans un bar d’une propreté douteuse situé à l’ouest de la ville. Là, il avait vaguement le souvenir d’avoir payé pour la compagnie d’une jeune fille assez jolie et quelques bouteilles d’un excellent vin de Setirelhen dont il avait clairement abusé. La chambre où il se trouvait devait donc être au dessus de l’établissement. La jeune femme avec qui il avait passé la nuit était sûrement partie depuis longtemps…

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Aridel se leva péniblement. Ses vêtements se trouvaient sur une chaise à coté du lit, et même sa bourse était encore là… Voilà qui était surprenant. L’ex-mercenaire n’avait cependant pas le temps de s’attarder sur ce petit miracle. Le soleil était déjà relativement haut dans le ciel, et il fallait qu’il rejoigne l’ambassade au plus vite. Il enfila donc ses vêtements et, après avoir payé sa chambre, rejoignit les rues de Niûsanin.

La ville bouillonnait déjà de l’effervescence matinale caractéristique aux grandes cités. La circulation était dense, et il fallut donc une bonne vingtaine de minutes à l’ex-mercenaire pour rejoindre l’ambassade de Sûsenbal. Shari et Domiel l’y attendaient de pied ferme.

– Où étiez vous passé ? demanda Shari sans préliminaire. Son air réprobateur en disait long sur ce qu’elle pensait. J’ai failli envoyer des gardes à votre recherche. Vous auriez pu nous prévenir ! Nous devons être au capitole dans moins d’une heure.

– J’avais besoin de me détendre un peu, répondit Aridel, irrité. J’ai profité de la vie nocturne de Niûsanin. Et je ne vois pas en quoi je devrais vous tenir au courant de tous mes faits et gestes… Je peux parfaitement me débrouiller tout seul…

– Ah bon ! Parce que vous parlez parfaitement le Sorûeni peut-être ? Et je ne devrais pas avoir à vous rappeler que nous avons très probablement des ennemis dans l’enceinte même de Niûsanin. S’ils avaient été au courant de votre petite escapade, qui sait où nous vous aurions retrouvé ? Les Niûsanifais peuvent se montrer très inventifs quand il s’agit de torturer un homme. Vous pourriez être un peu plus prudent !

– Je… Aridel s’apprêtait à donner une réponse cinglante à l’ambassadrice, mais il fut coupé par Domiel.

– Je ne pense pas que ce soit ni le lieu ni le moment de régler cette histoire. Shari, comme vous l’avez dit, nous sommes attendus au capitole, et je pense qu’il ne serait pas très courtois de notre part d’être en retard.

– Vous avez raison, Domiel. Allez donc vous préparer Aridel ! Mais nous reparlerons plus tard.

L’ex-mercenaire ne dit rien, mais monta dans ses quartiers de l’ambassade, si furieux qu’il en oublia presque de saluer Daethos, qui descendait.

***

Le chancelier T’rifays les attendait à l’entrée du capitole. A la vue des quatre compagnons il se courba d’un air révérencieux.

– Excellence, votre Altesse, son Honneur le magister souhaite vous rencontrer dans ses quartiers personnels avant le début de la session d’aujourd’hui. Si vous voulez bien me suivre ?

– Avec plaisir, T’rifays, répondit Shari, de son ton affable de de diplomate, qui avait le don d’énerver Aridel..

Les quatres compagnons suivirent le vieillard jusqu’au une tour situé à la base sud du Capitole. Le chancelier les fit monter jusqu’à une porte blanche qu’il ouvrit, les invitant à entrer.

A l’intérieur, le magister Nidjîli, maitre de Niûsanif, les attendait, assis derrière un bureau de cèdre à l’allure impressionnante.

– Bienvenue à vous quatre, dit-il sans préambule. Asseyez-vous, je vous en prie.

Le magister attendit un moment que ses hôtes s’installent, puis reprit.

– Je souhaitais vous voir avant que l’assemblée ne commence car je pense qu’il est de notre intérêt d’établir une stratégie commune. Laissez moi tout d’abord vous dire que, à titre personnel, je suis de tout cœur avec vous dans votre combat contre le baron Oeklos. Mon souhait le plus cher est, tout comme vous, de voir les forces de Niûsanif rejoindre Omirelhen afin de contrer les plans de notre ennemi commun. Je suis cependant lié par la loi de notre pays, et il m’est impossible de déclarer la guerre au baron sans un accord du sénat. Hors ce dernier est très divisé sur la question. Bien que votre annonce d’hier à propos du bouclier des Anciens aie joué en notre faveur, les opposants à la guerre sont encore puissants.

– Et je suppose que Shayginac est leur porte-parole ? demanda Shari.

– Porte-parole et meneur, excellence. Cette vipère prône depuis le début une alliance avec Oeklos, et beaucoup de nos sénateurs les plus pusillanimes sont avec lui, juste pour éviter le combat. Ce sont eux qu’il faut convaincre. Si le bouclier est réel, peut-être qu’il arriveront à effacer leurs craintes et voter pour la guerre.

– Que proposez-vous, votre honneur ?

– Je…

Le magister fut interrompu par de discrets coups à la porte du bureau. Cette dernière s’ouvrit, laissant apparaître la tête de T’rifays.

— Votre honneur, des hommes sont sur le Shidibrûg, et tentent de pénétrer illégalement dans l’enceinte du capitole. Ils demandent à parler avec vous, et disent avoir d’importantes informations à vous transmettre en main propre.

– Quel genre d’hommes, T’rifays ?

– Ils ressemblent à des soldats d’Omirelhen, votre honneur. Mais ils ont un accent très étrange.

– Un accent étrange ? Que voulez-vous dire ?

– Et bien leur parler ne fait pas très Omirelin, selon moi, votre honneur. Ces hommes ne m’inspirent pas confiance, sauf votre respect, répondit T’rifays, se tournant vers Aridel.

– Voilà une bien étrange affaire, chancelier. Il faut la tirer au clair sur le champ. Faites venir ma garde personnelle, je vais descendre écouter ce que ces hommes ont à dire.

– A vos ordres, votre honneur.

Shari se leva alors.

– Si cela ne vous dérange pas votre honneur, nous allons vous accompagner. Si ces hommes sont réellement des Omirelins, peut-être ont-ils d’importantes nouvelles à nous transmettre.

– Très bien, suivez-moi, excellence.