Rapaces (1)

Rapaces (1)

Chapitre XIII – Rapaces

Les docks de Niûsanin débordaient d’activité. De jour comme de nuit, des navires en provenance des quatre coins du monde débarquaient ou embarquaient leurs cargaisons sur les quais du sud-est de la ville, et les dockers y trouvaient toujours du travail. Cette activité profitait bien sûr également à tous les tripots qui bordaient les quais, ainsi qu’aux maisons closes situées derrières ces derniers, que les marins, après plusieurs mois de mer, affectionnaient particulièrement.

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Djashim connaissait particulièrement bien le quartier, et notamment l’une de ces maisons de passe, le « Palais des Plaisirs Interdits ». La mère du jeune garçon avait été l’une des filles de cet établissement. Elle était morte en donnant naissance à Djashim, et ses compagnes avaient alors pris soin du bébé. C’était ainsi que Djashim avait passé ses premières années, élevé par des filles de joie. Le jeune homme ignorait tout de son père, et n’avait jamais cherché à le retrouver. A l’âge de sept ans, devenu assez grand pour se débrouiller tout seul, Djashim avait quitté le « Palais des Plaisirs Interdits » pour faire sa vie dans la rue. Il gardait tout de même une petite place dans son cœur pour Idjîli, la prostituée qui lui avait fait office de mère pendant les sept premières années de sa vie.

C’était donc par elle que le jeune avait décidé de commencer son enquête. Son premier objectif était en effet d’identifier l’interlocuteur d’Amas’îr. La seule information dont il disposait à son sujet était qu’il s’agissait d’un docker… Et bien sûr, qui mieux qu’une fille des quais, au courant de tous les ragots du port de Niûsanin, pourrait renseigner Djashim sur un docker ?

Cela faisait peu de temps que la nuit était tombée, et Idjîli était en train de reconduire un client passablement éméché.

– Et reviens donc quand t’auras de quoi payer, ivrogne ! De toute façon, dans ton état j’te parie que t’aurais même pas été capable de finir…

– R’gardez moi c’te pute qui fait la mijaurée, répliqua l’autre d’une voix pâteuse. Tu sais pas c’que tu rates …

L’homme eut un violent haut-le-cœur et se mit à vomir sur le pavé. Idjîli se mit à rire.

– Ca c’est sûr, en te roulant un patin, j’aurais eu à manger pour la semaine !

Lorsqu’il entendit cette réplique, Djashim ne put s’empêcher de pouffer. Idjîli n’avait rien perdu de sa répartie. En entendant le jeune homme, la prostituée se retourna.

– Qui est… Djashim ! C’est toi ?

Elle se précipita vers le jeune homme et le prit dans ses bras.

– Tu as encore grandi, ma parole ! Comment vas-tu mon grand ?

Djashim avait du mal a respirer tant l’étreinte de la femme était forte. Il parvint cependant a bredouiller.

– Ca va, Idji… Et toi ? Tu as l’air en forme ? En tout cas plus que ce gars là … (Il pointait du doigt l’ivrogne, toujours en train de vomir).

– Oh c’est la routine, ça, mon petit. Et qu’est ce qui t’amène ici ? demanda t’elle en relâchant son étreinte. Tu n’as pas de problèmes, j’espère…

– Non ne t’inquiète pas. En fait j’suis comme qui dirait en mission, répondit Djashim d’un air entendu.

– Oh je vois, encore pour ton ambassadrice, j’parie. Mais ne t’inquiètes pas, avec moi c’est motus et bouche cousue.

– En fait Idji, j’ai besoin de ton aide. Je cherche un type qui travaille probablement aux docks, mais j’ai pas son nom. Tout ce que je sais de lui c’est qu’il a un tatouage sur le bras représentant une rose. Ca te dit quelque chose ?

La jeune femme se mit un réfléchir un moment.

– Hmmm je crois que Bayra a eu un client avec un tatouage comme ça il y a quelques jours. Attends-moi ici, je vais lui poser la question.

Idjîli rentra alors dans la maison close, laissant Djashim seul. Le jeune homme n’eût cependant pas à patienter longtemps car elle revint moins de dix minutes plus tard, l’air satisfaite.

– C’était bien ça. Bayra, les connait bien, ces tatoués à la rose. C’est un groupe d’ouvriers des chantiers navals, au sud-ouest de la ville, près de la place de la Pomme d’Or. Ils se prétendent descendant de guerriers de Sorûen, c’est pour ça qu’ils se dessinent des roses sur le bras. Une bande d’imbéciles comme les autres, si tu veux mon avis.

– Les chantiers navals, tu dis ? Bon il ne me reste plus qu’à aller y faire un tour…

– Fais bien attention, Djashim. Les hommes de là bas sont violents, et ils organisent souvent des combats pour de l’argent.

– T’inquiètes Idji, personne ne me remarque ! Merci beaucoup.

Le jeune garçon planta un baiser sur la joue de la prostituée et s’en fut comme il était venu, en direction des docks ouest…

***

Il fallut à Djashim plus d’une demi-heure pour atteindre l’ouest de Niûsanin. La rive gauche de la ville n’était en effet accessible qu’en traversant l’un des ponts qui bordaient l’île du capitole. Une fois passé le pont il fallait redescendre vers les quais en parcourant un dédale d’entrepôts et de bars. C’était là, à l’endroit où les entrepôts débouchaient sur les quais que se trouvaient les chantiers navals de Niûsanin, où étaient construit les fameux navires qui faisaient la fierté du pays.

Djashim ne fréquentait que peu cette partie de la ville. Il y avait en effet peu de riches marchands à la bourse bien remplie, et les ouvriers des docks ne plaisantaient pas avec ceux qui tentaient de les voler. En début de soirée cependant, le quartier, était, comme toute la zone portuaire de Niûsanin, relativement animé, et les bars bien remplis. La place de la Pomme d’Or était d’ailleurs un lieu bien connu des dockers, car ils s’y livraient souvent à des combats de rue, où les paris et l’alcool étaient monnaie courante. Si le tatoué qu’il recherchait aimait jouer les gros bras, c’était sûrement là qu’il serait.

La place était brillamment illuminée, et au moment au Djashim y parvint, les joutes avaient déjà commencé. La foule était dense, mais le jeune garçon avait l’habitude de se faufiler partout, et il s’y déplaçait sans problème. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer un groupe d’hommes aux bras tatoués de roses. Djashim s’approcha discrètement. Il ne tarda pas à reconnaitre l’individu du bazar, en grande discussion avec un de ses compagnons.

– Attendre attendre… Moi j’commence à en avoir marre de rester assis sur mon derrière sans rien faire. La fouine nous avait promis d’l’action et maintenant y nous dit d’attendre.

– T’inquiètes, répondit l’homme du bazar. J’ai dans l’idée qu’on va bouger dans pas longtemps. Il a aussi dit qu’il allait accélérer le plan.

– Et ca veut dire quoi accélérer ? Nous ça fait une semaine qu’on est prêts. Les uniformes de gardes sont…

– Pas ici crétin ! T’imagines si quelqu’un nous espionnait…

– Pfff n’importe quoi. Tout le monde s’en fout. Ca intéresse qui de savoir qu’on a des uniformes de garde du capitole ?

– T’es vraiment qu’un imbécile. Tu crois pas que cette p’tite pute d’ambassadrice va rester bien gentiment à attendre… Je suis sûr qu’elle a déjà envoyé ses espions partout…

Djashim ne put s’empêcher de sourire. Tu ne crois pas si bien dire, gros malpoli, pensa-t’il. Et grâce à la négligence de ces deux imbéciles, le jeune garçon disposait à présent d’une information capitale. Le plan qu’ils devaient exécuter avait à voir avec le capitole.

– Tu vois le mal partout… Allez viens, le combat commence. Je suis sur que je peux encore alléger ta bourse.

Les deux hommes se rapprochèrent du centre de la place d’où une clameur avait commencé à s’élever, suivis de près par Djashim. Un cercle s’était formé autour de deux hommes qui se regardaient d’un air méchant en tournant. Au bout d’un moment l’un des deux hommes se jeta sur son adversaire, lui assenant un coup de poing qui aurait pu assommer un ours. L’autre esquiva en partie et riposta par un coup de genoux qui arriva dans l’estomac de son assaillant. Ce dernier se plia en deux, cible parfaite pour le coup de coude qui vint lui fracasser le dos et le mettre à terre.

La scène avait duré moins de deux minutes, sous les vivats assourdissant de la foule. Fasciné par le spectacle, Djashim avait presque perdu de vue les deux tatoués. Il parvint cependant à les suivre in extremis alors qu’ils s’éloignaient des lieux du combat.

Les deux hommes s’engagèrent dans une rue presque déserte, rendant plus difficile la tâche de Djashim. Il y avait peu d’endroits où se cacher, et seule l’obscurité offrait au jeune garçon une chance de ne pas être détecté.

La rue se dirigeait vers l’extrême ouest de Niûsanin, à l’endroit ou les quais rejoignaient le mur de la ville. C’était un lieu sans grand intérêt. Alors que Djashim s’en approchait doucement, il sentit quelque chose le frôler. Et soudain ce fut comme si sa tête explosait.