Quête (6)

Imela, emmitouflée dans sa sa cape, ses cheveux flottant dans le vent glacial, regardait les matelots s’activer. L’ancre avait été levée avec l’arrivée de la marée, deux heures auparavant, et le Fléau des Mers profitait à présent du vent d’est pour quitter les côtes de l’Empire de Dûen.

Sa destination finale était le Royaume d’Omirelhen, une péninsule à l’ouest du continent de Sorcasard, et pour le rejoindre, Imela allait devoir traverser l’Océan Extérieur. C’était un voyage qui n’était pas sans présenter de nombreux dangers, particulièrement en ces temps troublés. Depuis le début de l’Hiver sans Fin, les tempêtes étaient devenues totalement imprévisibles et emportaient souvent les navires mal préparés. De nombreuses histoires couraient aussi sur la présence de créatures marines qui attaquaient même les plus gros vaisseaux, mais Imela ne prêtait guère attention à ces récits superstitieux. Elle craignait bien plus de tomber sur la marine d’Oeklos, qui parcourait parfois ces mers.

La jeune capitaine avait eu du mal à convaincre ses officiers du bien fondé de ce voyage. Malgré leur loyauté, ils peinaient à comprendre pour quelle raison Imela souhaitait se rendre dans une contrée dominée par une reine à la solde d’Oeklos. Et tout cela pour rencontrer un Sorcami qui avait peut-être des informations sur un trésor ? Imela comprenait parfaitement leurs doutes. Demis en particulier avait été un acerbe opposant, et la jeune femme devait reconnaître que ses arguments n’étaient pas sans mérite. Il fallait bien admettre que l’histoire d’une tablette conduisant à la mythique cité de Dalhin était une couleuvre un peu dure à avaler. Sans la confirmation d’Omacer, Imela aurait probablement abandonné cette quête.

Bien qu’il ait sombré dans le vice, l’ex-mage avait été un Erûblûnen, un gardien du savoir, avant la destruction de Dafashûn. Et si un tel érudit était convaincu de l’authenticité de la tablette, le doute n’était, pour Imela, plus permis. C’était une opportunité qu’elle ne pouvait pas laisser passer. Tout ce qu’il avait dit n’était que la confirmation de ce qu’elle avait vu en rêve, et pour elle, le chemin à suivre était clair.

Imela soupira. En usant de son autorité, elle avait bien finit par faire accepter à ses hommes l’idée de ce voyage, mais ce n’avait pas été son seul problème. Il avait également fallut qu’elle les convainque d’accorder leur confiance au Sorcami qui avait rejoint l’équipage, Daethos. Et elle n’était, là aussi, guidée que par son intuition. Les officiers avaient cependant vu la détermination de leur capitaine et n’avaient pas insisté. Imela leur avait plus d’une fois sauvé la vie, et tous lui faisaient implicitement confiance.

La jeune femme se tourna vers le mât de misaine, où se trouvait Daethos. Lui et son compagnon Aridel se formaient au métier de marin, et ils étaient en train d’apprendre à nouer un cordage non loin d’elle. Soudain, un quartier-maître s’approcha d’eux.

C’était Nirin, un réfugié, vétéran des légions impériales de Dûen. Imela l’avait accepté à son bord la toute première fois qu’elle était revenue de Cersamar. Qu’avait-il donc à faire avec Aridel et Daethos ? Il n’était pas à son poste habituel. Imela s’approcha discrètement, sans se faire voir.

Nirin s’approcha d’Aridel et arrivé à deux pas de lui, lui fit un salut militaire, posant son poing sur son cœur.

– Capitaine, dit-il, c’est pour moi un immense honneur que de vous retrouver à bord du Fléau des Mers. J’ai servi sous vos ordres à Cersamar, et sans vous je ne serai plus de ce monde. J’ignore par quel malheureux hasard vous êtes à présent un simple matelot, mais je serai fier de travailler avec vous.

Imela cacha un petit sourire de satisfaction. Elle avait donc bien deviné. Aridel avait été, tout comme elle, un officier au service de Dûen. Ce n’était pas seulement mercenaire sans foi ni loi, comme le pensait Demis. La jeune femme continua à écouter.

Aridel regardait Nirin intensément, ses yeux trahissant un tourbillon d’émotions. Il finit par lui poser la main sur l’épaule.

– Tout l’honneur est pour moi, mon ami, dit-il. Cela me fait chaud au cœur de savoir que certaines de mes actions n’ont pas été vaines et ont sauvé des vies. Mais vous êtes à présent mon supérieur, il n’est nul besoin pour vous de m’appeler capitaine.

Nirin protesta.

– Votre place est auprès de Lame-Bleue, pas comme simple matelot. Notre capitaine à besoin d’hommes comme vous !

Imela, ne pouvant se retenir plus longtemps, choisit d’intervenir à ce moment.

– Nirin, retournez à votre station, je vous prie, ordonne t’elle d’un aire sévère.

L’homme, surpris, réitéra son salut et s’en alla sans un mot, une expression penaude sur le visage. Imela se tourna alors vers Aridel.

– Je n’ai pu m’empêcher de surprendre votre conversation. Il apparait que vous m’avez caché des choses importantes. Nirin est peut-être un maladroit, mais il n’a pas tort. Si vous avez vraiment été un officier de la légion, vous pourriez m’être bien plus utile qu’un simple homme d’équipage. Soyez dans ma cabine d’ici trente minutes, et nous pourrons discuter de votre nouveau poste.

Aridel allait protester, mais Imela était déjà partie, ne lui laissant pas le temps de répondre.

***

Il se présenta avec cinq minutes de retard, frappant à la porte de la cabine du capitaine du Fléau des Mers. Imela le fit entrer et il s’assit devant elle. Ses yeux semblaient défier la jeune femme, et son regard n’avait plus rien de celui de l’ivrogne de Cersamar.

Depuis qu’il était à bord du navire d’Imela, Aridel était en effet à peu près sobre, les rations de grog étant limitées. Son apparence était en conséquence plus soignée que lorsqu’Imela l’avait rencontré à l’Auberge du Marin. Même s’il conservait une trace de tristesse dans son expression, il était devenu séduisant, à sa manière. Imela chassa temporairement cette pensée et se mit à parler sévèrement.

– Aridel, j’ignore tout de vous, mais à voir la réaction de Nirin, vous avez très clairement été un bon officier, apprécié de ses hommes. Et de tels soldats sont une denrée rare. J’ai besoin d’hommes expérimentés pour diriger mes matelots, et vous me semblez faire parfaitement l’affaire.

– Capitaine, protesta-t’il, quelle que soit l’idée que vous vous faites de moi, je ne suis pas un marin. Je ne connais rien de la bonne marche d’un navire et je ne veux en aucune manière devenir responsable de vos matelots. Je me suis juré il y a quatre ans de ne plus jamais mener des hommes au combat.

– N’allez même pas imaginer que vous avez le choix ! tonna Imela. Vous apprendrez le métier de marin. Vous êtes ici à bord de mon navire et j’ai besoin d’un troisième lieutenant ! Ce poste est le vôtre, à présent, et il n’y a pas à discuter.

Imela sortit une veste qu’elle avait conservée sous son bureau.

Voici votre uniforme, ajouta-t’elle.

– Capitaine… Aridel semblait embarrassé à présent. Je dois refuser, je …

Imela se leva de son siège partagée entre une froide colère et une autre émotion qu’elle n’arrivait pas encore à définir. Elle s’approcha d’Aridel et se plaça devant lui, le regarda droit dans les yeux.

– Personne ne me refuse quoi que ce soit à bord du Fléau des Mers !

Et agissant sous une pulsion incontrôlable, elle approcha son visage de celui d’Aridel et l’embrassa presque violemment. Il eut un réflexe de surprise au début, mais céda rapidement à ce baiser forcé et le rendit à la jeune femme. Se levant, leurs lèvres toujours collées, ils collèrent leurs corps à la porte de la cabine dont Imela ferma le loquet.

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