Quête (5)

Djashim avait du mal à s’habituer au luxe de ses nouveaux quartiers. Son bureau et ses appartements, situés en bas de la Tour d’Oeklos, étaient gigantesques, trois à quatre fois plus grands que son précédent logement. Les murs étaient couverts de tentures et tapisseries aux couleurs chaudes qui contrastaient singulièrement avec l’aspect sombre de la tour. Tout était conçu pour oublier le froid qui régnait à l’extérieur, et même les meubles donnaient une impression de confort et de chaleur qui faisait culpabiliser Djashim.

Le jeune homme était assis à son bureau, contemplant la pile de paperasse qui l’attendait. Le général Friwinsûn était parti deux jours seulement après la nomination de Djashim à son poste. Il avait donc laissé à son successeur une tonne de travail administratif. Djashim abhorrait ces tâches : il se considérait plutôt comme un homme de terrain, et il avait du mal à se concentrer sur ces chiffres et ces rapports.

Il y avait là, en tout premier lieu, les ordres d’affectation et de rotation des différentes unités chargées de la protection de la forteresse, mais c’était loin d’être le plus pénible de ces documents. La gestion des dépenses, la logistique, et autres livres de comptes formaient des volumes que Djashim craignait presque plus que le combat. Et le pire était bien sûr le rapport régulier qu’il devait remettre au premier ministre, l’infâme Walron.

Djashim essayait malgré tout de s’acquitter de sa tâche avec la plus grande diligence, ainsi que lui avait indiqué Lanea dans son message. La jeune femme avait été très claire. Il devait faire preuve de patience et ronger son frein, mais cela ne l’empêchait pas de bouillir intérieurement.

Un document attira l’attention du jeune général. C’était un ordre de surveillance pour une pièce située dans le sous-sol de la tour. La garde devait y effectuer une ronde régulière, et même y porter des repas. C’était très inhabituel : les niveaux inférieurs ne contenaient normalement que les caves et les réserves de nourritures de la tour, rien qui nécessitât une telle surveillance. Djashim appela :

– Sergent !

Le sergent Norim était le sous officier qui était officiellement chargé d’assister son commandant dans son travail, et il s’était montré plus qu’utile à Djashim, l’aidant à s’organiser et à trouver ses repères dans ses nouvelles fonctions. Il entra immédiatement dans le bureau du jeune homme.

– Oui général, dit-il d’un ton respectueux.

– Savez vous ce qu’est cette « cellule Lûnir » dont nous devons assurer la protection ? demanda Djashim.

Le sergent observa un moment le document que lui montrait son supérieur avant de répondre.

– Le général Friwinsûn ne me l’a jamais dit, exactement, général. Tout ce que je sais c’est qu’il s’agit de la résidence d’un homme qui a accompli de grands services pour l’empereur. D’après les gardes, cependant, il aurait complètement perdu la raison. C’est probablement pour cela qu’il est tenu au secret. Aucun d’entre nous n’a l’autorisation de lui parler : nous ne faisons que déposer sa nourriture quotidienne.

Une histoire qui ne pouvait que piquer la curiosité de Djashim. C’était loin d’être anodin. Oeklos n’avait pas pour habitude de s’encombrer de prisonniers inutiles. Pourquoi gardait-il donc ce Lûnir, si tel était son nom, en captivité ? Il fallait que Djashim en ait le cœur net.

– Je vais aller voir ce qu’il en est, dit-il au sergent. Cet homme nous fait consommer des ressources que nous pourrions affecter à d’autres tâches plus importantes.

Et ce petit voyage sera un répit bienvenu, se garda-t’il d’ajouter.

– A vos ordres, général ! répondit le sergent en lui ouvrant la porte.

Djashim se leva et sortit de son bureau. Il ne lui fallut pas très longtemps pour rejoindre l’endroit où se trouvait la « cellule Lûnir ». Le jeune homme avait à présent une bonne connaissance de l’agencement de la Tour d’Oeklos, et il s’y repérait facilement. Le sous-sol était éclairé par une lumière artificielle typique des constructions des mages et on y voyait presque comme en plein jour. La porte de la cellule était gardée par deux soldats qui se mirent au garde à vous en apercevant leur général.

– Ouvrez la porte ! ordonna Djashim.

– A vos ordres, général, obéirent-ils sans poser de questions, mais sans pouvoir cacher la lueur interrogatrice de leur regard. Ils s’exécutèrent, et Djashim pénétra dans la cellule.

Il faillit faire un pas en arrière tant ce qu’il vit l’horrifia.

L’odeur était pestilentielle. La pièce n’avait pas été aérée depuis plusieurs mois au moins, et l’air y était presque irrespirable. Le sol était couvert de déchets et de déjections. Djashim osait à peine y poser le pied. Le plus horrible, cependant, était la créature qui se trouvait au fond de la pièce. Si elle avait eu un jour quelque chose d’humain, ce qui restait de sa dignité avait quasiment disparu. Ce n’était plus qu’un être couvert de crasse dont la barbe était si touffue qu’elle lui couvrait complètement le visage. Il se tenait accroupi dans un coin, protégeant ses yeux de la lumière. Djashim, rassemblant son courage, se couvrit le visage de la main pour se protéger de l’odeur et demanda sans préambule.

– Qui êtes-vous ?

La créature s’approcha de Djashim à quatre pattes, lui montrant un sourire aux dents jaunes. Le jeune homme recula par réflexe.

– Vous ne le savez pas ? dit l’être immonde. Vous ne savez pas qui je suis ? Vous devriez, pourtant ! Vous osez m’approcher sans protection alors que je suis l’ange de la mort ? Vous avez devant vous le destructeur de monde ! Le cataclysme ! Le prophète qui a réveillé les dieux de la montagne ! Et tout cela pour la gloire de l’empereur ! Craignez moi et ne revenez plus jamais !

Djashim ressortit de la pièce, effrayé autant par les paroles de l’homme que par son état physique et mental.

– Refermez cette porte, ordonna-t’il aux soldats.

Djashim avait compris pourquoi Oeklos gardait cette créature. L’homme qui se trouvait là avait de toute évidence été son instrument dans la destruction de Dafashûn. C’était très probablement le mage qui avait trahi ses semblables. Par son action, le volcan L1 était entrée en éruption, recouvrant le monde de ses cendres et initiant l’hiver sans fin.

Lûnir avait alors sûrement perdu la raison devant l’horreur de son acte, se transformant en ce qui ressemblait à un démon. Et c’était pour cela qu’Oeklos gardait ce misérable en vie. qu’est ce qui pouvait terroriser le plus ses sujets que de savoir que l’empereur contrôleit un mage-démon ? Djashim était sûr qu’Oeklos ressortirait Lûnir au moment opportun, en démonstration de sa puissance.

L’empereur avait ainsi transformé l’homme qui avait accompli sa volonté en simple bête de foire. Djashim n’avait plus qu’à espérer qu’il garderait assez de clarté d’esprit pour ne pas finir comme Lûnir. Sa mission était loin d’être terminée.

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