Quête (3)

Lanea s’assit sur le petit banc de pierre accolé au mur du jardin. C’était l’endroit où la jeune femme se sentait le mieux de toute la forteresse d’Oeklhin. Ce lieu dégageait une sensation de paix qui rappelait un peu les jardins de la cité de Dafakin. La jeune femme éprouvait une certaine fierté à l’idée que ce havre de verdure était son œuvre. Erûciel en avait conçu la majeure partie, bien sûr, mais c’était Lanea qui avait persuadé les autorités impériales de lancer sa construction.

Elle avait, sous une fausse identité, proposé ses services en tant qu’herboriste au contremaître qui supervisait les travaux d’aménagement de la forteresse. Elle avait ensuite emménagé avec Erûciel et ouvert une boutique où nombre d’ouvriers venaient se faire soigner et acheter des remèdes et onguents.

Les deux anciens mages avaient su se faire une place parmi ces hommes, et lorsqu’ils avaient proposé la création d’un jardin éclairé par une lumière artificielle pour leurs herbes, tous avaient approuvé cette initiative. Les habitants de cette sombre forteresse, privés de soleil, se réfugiaient souvent dans ce parc intérieur pour revoir un peu de verdure. Le jardin était ainsi devenu un des endroits les plus fréquentés du palais, et tous venaient s’y ressourcer, du simple commis de cuisine au commandant de la garde.

Lanea glissa sa main sous le banc. Le message était bien là, comme prévu. Regardant autour d’elle afin de s’assurer que personne ne l’observait, la jeune femme glissa le feuillet de papier enroulé dans les plis de sa robe. Elle resta encore quelques moments assise, puis prit la direction de la sortie.

L’herboristerie était juste à coté du jardin, et elle entra juste au moment ou Erûciel reconduisait leur dernier client et fermait la boutique pour la journée.

L’intérieur était composé d’un fatras d’étagères et de meubles regorgeant de bouteilles et autres récipients qui contenaient les herbes et décoctions que préparaient Erûciel et sa jeune associée.

Lanea, en entrant, ne put s’empêcher de se regarder dans le miroir qui se trouvait près de la porte. Elle faisait face à un reflet qu’elle avait du mal à reconnaître. Ses cheveux étaient à présent d’un brun très foncé, et on y distinguait plus les reflets roux qui avaient fait sa fierté. Qu’aurait pensé Domiel en la voyant ainsi ? Lanea chassa rapidement ces pensées. Même après quatre ans, le souvenir de l’homme qu’elle avait aimé était encore trop douloureux dans sa mémoire. Elle avait changé son apparence physique pour une raison : il ne fallait pas qu’elle soit reconnue si elle voulait conjtinuer à habiter mla forteresse d’Oeklos.

Une fois qu’Erûciel eût refermé la porte, Lanea prit le rouleau de papier et se mit à le lire. Elle reconnut facilement l’écriture de Djashim, ses runes encore un peu incertaines. Après en avoir lu les deux premières phrases, la jeune femme écarquilla les yeux.

– C’est impossible ! s’exclama-t’elle.

Erûciel s’approcha d’elle.

– Quoi donc ? demanda-t’il.

– Djashim a obtenu une audience avec Oeklos ! Il a été promu commandant de la garde impériale !

– A dix-neuf ans ? ce fut au tour d’Erûciel d’être étonné. Cela paraît pour le moins étrange. Et le général Friwinsûn ?

– D’après Djashim, il va être envoyé en Sorûen pour s’occuper de la résistance là-bas. Mais pourquoi nommer quelqu’un d’aussi jeune pour le remplacer ? Ca parait tout bonnement impensable.

– Très inhabituel, en effet. Mais en y réfléchissant, je vois plusieurs raisons possibles à cela.

– Vraiment ? Lesquelles ?

– La plus évidente est qu’Oeklos aurait d’une manière ou d’une autre deviné que Djashim est en réalité un membre de la résistance. En le promouvant, il peut ainsi nous fournir de fausses informations qui pourraient nous amener à commettre des erreurs fatales.

– Mais comment aurait-il … Lanea laissa sa question en suspens.

– Oh, il y a plein de possibilités. C’est nous qui avons « propulsé » la carrière de Djashim. N’oubliez pas le sacrifice de Delan.

Lanea acquiesça sombrement. Delan était un membre de la résistance qui avait accepté que Djashim le livre à Oeklos afin que ce dernier gagne la confiance de ses supérieurs. Djashim avait protesté, bien sûr, mais Lanea avait fini par le convaincre avec un mensonge. Elle lui avait affirmé que DElan était atteint d’une maladie incurable et qu’il n’avait plus que quelques mois à vivre. Elle n’était pas fière de ce qu’elle avait fait, mais elle savait que c’était nécessaire si ils voulaient avoir une chance de contrer l’empereur. Ces actions avaient porté leurs fruits, et Djashim avait été promu capitaine. Mais de là à devenir général… Si Oeklos avait découvert le pot-aux-roses, c’en était fini du jeune homme. Et des plans de Lanea pour la résistance.

La résistance… C’était un bien grand mot pour le rassemblement hétéroclite de mages survivants qui avait décidé de s’opposer dans l’ombre à Oeklos. Lanea et Erûciel étaient leurs « chefs », mais ils avaient du mal à coordonner leurs actions, contraints par le besoin de rester cachés.

– Je vois, finit par dire Lanea. Nous allons donc devoir redoubler de prudence sur les informations que nous recevrons. Et au moindre soupçon de désinformation, nous devrons réfléchir à un nouveau plan, voir fuir de la forteresse. J’espère de tout cœur que ce n’est pas la raison pour laquelle Oeklos a promu Djashim.

– Il y a une autre possibilité, dit alors Erûciel. En admettant qu’Oeklos ne nous ait pas percés à jour, la promotion de Djashim pourrait avoir un tout autre sens.

– Vraiment ? dit Lanea, curieuse.

– Oui. En fait il est tout à fait possible que l’empereur craigne pour sa vie. Si les rumeurs sont vraies, ses relations avec les Sorcami sont assez tendues, et son emprise sur eux n’est peut-être pas si grande qu’il y parait. Dans ce cas il a sûrement besoin d’hommes de confiance à ses côtés.

– Mais alors, cela parait contre-intuitif d’envoyer le général Friwinsûn en Sorûen, non ?

– Pas tant que cela : le général est un très bon stratège, et la situation en Sorûen doit être plus compliquée que ce que nous pensions pour Oeklos. Il envoie donc son meilleur commandant la régler. Il lui faut cependant un officier compétent, mais surtout loyal et malléable pour le remplacer. Et de son point de vue, Djashim correspond parfaitement à ce profil. Peut-être même envisage-t’il de faire de Djashim le successeur permanent de Friwinsûn…

– Ce serait l’erreur de sa vie !

Lanea avait du mal à croire qu’Oeklos puisse être aussi stupide. S’il avait vraiment fait de Djashim le commandant de sa garde… Peut-être que la mort de Domiel allait enfin pouvoir être vengée ? Lanea sentait l’impatience la ronger.

– Peut-être, tempéra Erûciel, mais ne nous avançons pas trop… Nous devons nous montrer extrêmement prudents. N’oubliez pas que la vie de Djashim est en jeu dans cette histoire. Attendons déjà de voir s’il arrive à se débrouiller en tant que général. Il est encore très jeune, et le moindre faux-pas de sa part ou de la nôtre pourrait se révéler fatal.

Lanea acquiesça, modérant ses émotions.

– Vous avez raison, comme toujours. Djashim parle également dans son message des navires devant amener les rations de vivres à l’Empire de Dûen. Apparemment Oeklos voudrait les laisser au port, pour punir les ducs de leur désobéissance. Nous pourrions demander à nos agents à Dafamar de vérifier. En attendant je vais dire à Djashim de continuer à obéir aux ordres d’Oeklos et de rester attentif.

Lanea s’empara d’une feuille de papier et d’une plume et se mit à rédiger sa réponse. La main de la jeune femme tremblait d’un sentiment mêlé d’excitation et d’inquiétude. Si Djashim arrivait à gagner la confiance d’Oeklos, les possibilités étaient infinies…

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