Quête (2)

Aridel semblait parfaitement connaître les rues de Cersamar. Il passait par des venelles dont Imela n’avait jamais soupçonné l’existence. La plupart étaient désertes, leurs maisons abandonnées depuis plusieurs années. De temps en temps on apercevait les ruines d’une ancienne fontaine ou d’une statue. Le groupe hétéroclite constitué d’Imela, Demis, Aridel et Daethos marcha ainsi pendant une dizaine de minutes avant d’arriver devant un tripot à l’aspect encore moins engageant que l’Auberge du Marin.

– Si Omacer n’est pas en train de cuver dans quelque maison en ruine, c’est ici qu’il sera, dit Aridel.

Imela tourna la tête. Elle n’avait aucune envie d’entrer dans ce bouge immonde, mais elle n’avait pas le choix. Si Aridel disait vrai, et elle n’avait pour l’instant eu aucune raison de mettre sa parole en doute, il fallait qu’elle aille y chercher le mage. La dernière fois qu’elle avait vu Omacer, deux ans auparavant, il avait déjà tendance à abuser de la boisson. Le temps n’avait apparemment pas arrangé les choses. A sa décharge, Imela imaginait bien qu’il devait être très difficile pour un ancien mage, représentant d’un peuple décimé par Oeklos, de devoir cacher sa véritable identité dans le trou à rats qu’était devenue Cersamar. Isolé, sans véritable ami, dans une contrée où le soleil ne se levait jamais, cela en aurait anéanti plus d’un. Il était presque certain que nombre de ses semblables, face à la même situation, avaient mis fin à leurs jours.

Cela faisait d’Omacer, malgré tous ses défauts quelqu’un de très rare et précieux, et le seul qui pouvait aider Imela à comprendre le sens de sa découverte.

La jeune capitaine prit donc son courage à deux mains, et pénétra dans la taverne, une expression de détermination marquant son visage. Elle se couvrit cependant immédiatement la bouche et le nez avec sa main lorsqu’elle sentit l’odeur pestilentielle qui régnait à l’intérieur. La pièce où elle se trouvait était si sale que même une porcherie aurait semblé plus hygiénique.

Le sol collait, couvert de restes de nourriture, d’alcool et de déjections, et on apercevait ça et là la forme de rats se repaissant de détritus. La plupart des hommes qui se trouvaient à l’intérieur étaient dans un état comateux, une bouteille ou une chope devant eux. Imela avait véritablement devant elle tout ce que l’humanité pouvait offrir de pire. Elle parcourut l’endroit du regard, s’attardant sur le visage des  »clients ».

Au bout d’un moment, elle finit par repérer Omacer. Le mage dormait dans son propre vomi, la tête posée sur le bar. C’était une vision assez difficile à supporter. Comment un homme qui avait fait partie du peuple le plus avancé du monde pouvait il être tombé aussi bas ? La jeune femme fit signe à Demis et tout deux s’approchèrent de l’ancien mage, suivis par Aridel et Daethos.

Arrivée près d’Omacer, Imela le secoua de sa main gantée. Aucune réaction. L’homme était probablement imbibé d’alcool et dormait profondément. Elle s’empara alors de l’un de ses bras. Demis, comprenant son intention, prit l’autre, et aidés de Daethos, ils traînèrent le mage inerte à l’extérieur. Personne ne semblait faire attention à eux, et c’était tant mieux, pensa Imela.

L’air extérieur était glacial, mais tellement plus respirable que celui de l’auberge qu’Imela eut un soupir de soulagement. Elle se tourna vers Daethos.

– Ramassez un gros bloc de neige et jetez le lui à la tête, cela devrait le réveiller.

Le Sorcami, une expression indéchiffrable sur le visage, obéit sans mot dire, et le corps d’Omacer eut un spasme lorsqu’il entra en contact avec la glace. Il ouvrit les yeux et se mit à grogner.

– Que… dit-il d’une voix pâteuse. Ca va pas la tête ! Je…

Il s’interrompit en apercevant le visage d’Imela, surpris.

– Lame-bleue… Vous êtes de retour… Je ne m’attendais pas…. Il rota. à vous revoir dans cette belle ville… Mais tant que vous êtes là… Vous m’avez apporté de quoi boire ?

Imela durcit son regard.

– Je ne suis pas là pour encourager vos vices, Omacer. J’ai besoin de vous, si vous êtes assez sobre pour m’aider.

– De moi ? Personne n’écoute plus ce que j’ai à dire depuis longtemps… Mais pour une chopine, je peux vous raconter toutes les histoires que vous voulez sur le Royaume des Mages…

Imela observa le mage. C’était une créature crasseuse, et ses yeux avaient le teint jaune propre aux alcooliques de longue date. Il restait cependant, quelque part derrière cette façade, une petite partie du mage qui lui avait prodigué ses conseils deux ans auparavant.

– Ce ne sont pas de vos histoires dont j’ai besoin, mais de votre savoir. J’ai un document à vous montrer, mais pas ici. Etes-vous prêt à nous suivre ?

– Si la récompense est bonne à boire, je vous accompagnerai jusque dans les catacombes d’Oeklos, s’il le faut…

Imela et Demis relâchèrent leur étreinte sur les bras d’Omacer et celui-ci se mit debout en titubant. Il remarqua alors Aridel et Daethos.

– Ah je vois que vous aimez réunir les misérables, Lame-bleue… Vous avez réussi à piquer ma curiosité… Je vous suis.

Il fit un pas et s’étala par terre. Imela et Demis le relevèrent et durent l’aider ainsi tout le long du trajet qui les mena au repère de la jeune femme. Le mage semblait un peu plus réveillé et sobre en arrivant. La marche dans le froid lui avait clairement fait du bien.

Imela le fit asseoir devant une table et lui donna un morceau de pain noir qu’il mangea goulûment. La jeune femme s’absenta alors et revint quelques secondes après avec un paquet enveloppé dans une couverture en cuir. Elle le posa sur la table et l’ouvrit devant Omacer.

Le paquet contenait une tablette de pierre noire qui faisait environ dix pouces (25 cm) de largeur sur sept (18 cm) de hauteur et était couverte de symboles runiques. Le milieu en était très abimé, comme si quelqu’un avait volontairement voulu effacer le texte qui s’y trouvait.

Le regard d’Omacer changea du tout au tout. On y lisait soudainement une réflexion hors du commun, et ses yeux se plissèrent sous l’effort de lecture. Il passa son doigt sur les runes, et la concentration fit place à l’étonnement alors qu’il les déchiffrait dans sa tête.

– Où avez vous trouvé cela ? demanda-t’il.

– C’est une longue histoire, répondit Imela, ravie de voir le mage retrouver sa curiosité. Pour faire court, j’ai suivi les indications d’un vieux nain que j’ai rencontré dans l’île Oritebal. J’ai aidé son fils en lui fournissant des provisions, et il a voulu me récompenser en me donnant, selon ses dires, la carte d’un fabuleux trésor que sa famille gardait depuis des générations. Il m’a donc expliqué comment rejoindre une grotte sur la côte de l’île où j’ai trouvé cette tablette, au milieu d’outils rouillés. Ce n’était pas le trésor auquel je m’attendais, mais la tablette à l’air très ancienne, et elle parle si j’ai bien compris, d’une « entrée secrète ». Je me suis dit qu’un mage tel que vous saurait me dire s’il s’agit d’un objet de valeur ou d’une simple babiole sans intérêt.

Imela vit du coin de l’œil Daethos qui s’approchait pour observer la tablette. Omacer ne le remarqua même pas, perdu dans la lecture de la tablette.

– Un objet de valeur… C’est bien plus que cela ! finit-il par dire. Le nain ne vous a pas menti en parlant de trésor fabuleux… Vous êtes en possession d’une partie de la carte permettant d’accéder à la cité céleste de Dalhin, la demeure d’Erû lui-même !

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