Quête (1)

Le vent s’était levé, et la mer formée ballotait le Chiltôli de part et d’autre. Shari, pour qui les longs voyages sur l’océan étaient pourtant familiers, avait du mal à tenir debout, et elle ressentait même par moment des nausées. La jeune femme se trouvait sur le pont, fermement accrochée au bastingage du gaillard d’avant. Elle essayait de rester le plus à l’écart possible de l’équipage du navire et de son capitaine. Lasham avait un regard encore plus lubrique que ses hommes lorsqu’il regardait Shari. Même s’il s’était montré irréprochable jusqu’alors, elle ne tenait pas à l’encourager. Un simple sourire aurait pu être mal interprété, et elle était la seule femme à bord.

Le voyage aurait été bien plus rassurant si Takhini avait pu l’accompagner. Il ne servait cependant à rien de se morfondre. Le sort en était jeté. En l’absence du général, il allait bien falloir que Shari se défende seule, si nécessaire. Elle l’avait déjà fait, et n’hésiterait pas à recommencer. La jeune femme palpa ses vêtements afin de sentir la présence rassurante du poignard qui ne la quittait jamais, et se concentra sur d’autres pensées.

Un cri retentit :

– Voile à l’horizon !

– Ah enfin ! fit Lasham, qui malgré toutes les précautions de la jeune femme, se trouvait à coté d’elle. Signalez notre présence !

Shari ne cacha pas son étonnement. Sûrement valait-il mieux, pour un navire de contrebande, se montrer discret ? Pourquoi le capitaine tenait-il à se signaler ? Elle se tourna vers lui et demanda :

– Quel est ce navire ?

Lasham eut un sourire entendu.

– Un moyen pour vous de rejoindre plus rapidement Sorûen, ma p’tite dame.

Il fit alors signe à deux de ses matelots qui se trouvaient à proximité. Les deux hommes se rapprochèrent rapidement et s’emparèrent des bras de Shari sans lui laisser le temps d’atteindre son poignard.

– Que… commença-t’elle, trop surprise pour prononcer une phrase cohérente.

– Vous ne croyiez pas vraiment que j’allais risquer ma vie, et celle de mes hommes pour la somme dérisoire que vous m’avez proposé ? ironisa Lasham. Par contre, avec ce que Baythir va me payer pour votre joli minois, nous aurons bien gagné notre voyage !

Les matelots qui maintenaient Shari s’esclaffèrent. Shari les regarda, horrifiée. Elle était tellement abasourdie qu’elle n’essaya même pas de protester. A quoi bon, de toute manière ? Elle se doutait que rien n’aurait pu convaincre le capitaine, et elle se refusait à offrir son corps en échange de sa liberté. L’argent était probablement la seule motivation de ce misérable, et il aurait sûrement renié père et mer pour quelques pièces d’or.

– Amenez-la sur la dunette pendant la manœuvre, ordonna-t’il à ses hommes.

Shari bloquée par la poigne de fer qui la maintenait ne put qu’obtempérer tandis qu’on la conduisait à l’arrière du navire. Elle sentait la peur et la frustration s’emparer de ses pensées. Qui était ce Baythir auquel elle allait être vendue ? Probablement encore un de ces marchands d’esclaves qui avaient profité de la confusion provoquée par l’Hiver sans Fin pour se lancer dans le commerce de chair humaine. Shari rageait. Son rôle n’était pas de finir comme prostituée à la solde de quelque horrible marchand ! Elle était une princesse de la maison impériale de Sûsenbal et elle avait une mission à accomplir !

Le navire auquel le Chiltôli s’était signalé était à présent tout proche. C’était un vaisseau bien plus grand, un trois-mât destiné au commerce. Il arborait le pavillon à l’étoile verte, l’emblème du Domaine de Sanif. Cela n’étonna pas Shari. Les marchands sanifais étaient connus pour chercher le profit partout où leurs navires pouvaient aller. Depuis ces dernières années, les eaux Sûsenbi pullulaient de leurs trois-mâts. Les activités des sanifais avaient toujours eu une légalité douteuse. Cependant, depuis qu’ils avaient libre accès aux eaux territoriales de Sorûen, elles avaient redoublé. Comme Oeklos avait également levé l’abolition de l’esclavage afin de satisfaire ses troupes Sorcami, le trafic d’êtres humains devait être une véritable aubaine pour eux.

Le vaisseau sanifais vint se ranger parallèlement au Chiltôli. Shari put lire qu’il s’agissait du Chayschui saychil, ce qui signifiait, « Chercheur de Trésor ». Des grappins furent lancé pour rapprocher les deux vaisseaux, et bientôt une passerelle fut posée afin de faciliter le transfert d’hommes et de marchandises.

Un personnage à la peau très sombre monta sans attendre à bord du Chiltôli. Il était vêtu d’une longue robe colorée, et sa tête était recouverte d’un chapeau carré aux motifs complexes et tout aussi chatoyants.

– Bienvenue, bienvenue, Baythir, dit Lasham de manière obséquieuse. J’ai à bord la plus belle esclave que votre prince puisse espérer.

Il fit signe à ses hommes d’amener Shari. La jeune femme n’essaya même pas de résister. Peut-être que son « propriétaire » se montrerait plus raisonnable que Lasham, même si elle en doutait. Ce dernier regarda la jeune femme avec la même expression lubrique que celle du capitaine du Chiltôli.

– Un beau morceau, en effet finit-il par dire. Tu t’es surpassé, Lasham. Tu n’auras pas volé ta rémunération cette fois-ci. Dommage que le prince souhaite récupérer sa marchandise « sans utilisation préalable ». J’aurais bien vérifié le produit en profondeur…

Baythir fit un clin d’œil au capitaine, qui se mit à rire grassement. Tous les espoirs de Shari étaient réduits à néant par cette simple phrase. Prise dans de sombres pensées, elle n’eut pas le courage d’écouter la suite de la conversation tandis que les matelots la menaient à bord du Chayschui saychil.

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