Protection (6)

Protection (6)

Le retour de Shari à Niûrelhin s’était déroulé sans incidents. Redam Nidon avait passé tout le trajet à étudier l’ouvrage que Shari avait ramené de la pièce se trouvant derrière le Sceau des Anciens. Le livre semblait le rendre extrêmement perplexe. Shari n’avait donc pas eu l’occasion de lui parler outre mesure pendant le trajet.

 

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La jeune femme se trouvait à présent dans la cour du palais royal. Après l’austérité de la forteresse de Rûmûnd et du voyage à travers Omirelhen, le faste de la demeure du roi d’Omirelhen lui paraissait presque surréel.

L’ambassadrice de Sûsenbal n’eut heureusement pas à subir de cérémonie protocolaire. Elle fut directement, accompagnée de Redam Nidon, menée au cabinet du roi. Ce dernier l’attendait au milieu d’une pile de documents encore plus grande que lors de sa première visite. Le Ûesakia Itheros était à ses côtés, ainsi que son fils Sûnir.

– Bienvenue, excellence, et vous aussi, maître, salua le roi Leotel. Je ne m’attendais pas à ce que votre retour se fasse si rapidement. J’en déduis que vous avez trouvé des indices intéressants concernant le bouclier dont nous a parlé Itheros.

Ce fut Redam Nidon qui répondit.

– Nous avons fait mieux que cela, majesté. Son excellence a réussi à trouver où se situait le Sceau des Mages commandant l’activation du bouclier. Et grâce à mon aide, nous avons réussi à le déployer. Il est à présent actif.

Le roi regarda son interlocuteur d’un air incrédule alors que celui-ci racontait comment Shari et lui-même avaient percé le secret du Sceau des mages.

– Donc, selon vous, l’arme qu’utilise Oeklos ne peut plus atteindre Omirelhen ? Mais comment cela est-il possible ? Nous n’avons rien vu changer.

– De ce que j’ai pu lire majesté, le bouclier est essentiellement invisible. Il ne manifestera sa puissance que si le baron Oeklos décide de nous attaquer avec son arme.

Le prince Sûnir prit alors la parole, devançant son père :

– Mais alors nous ne pouvons pas savoir si cette protection fonctionne vraiment, tant que nous n’aurons pas été attaqués. Père, allons-nous baser notre défense sur une arme soi-disant magique que personne n’a vu fonctionner ?

Le roi répondit d’un ton sec.

– Tais-toi, Sûnir. Le fait que son excellence et maître Nidon aient pu activer cette protection est en soi une très bonne nouvelle. Vous avez tous deux fait un très bon travail, et je ne l’oublierai pas. Il est vrai que nous ne pouvons pas vérifier si l’arme est réellement fonctionnelle, mais j’ai toute confiance en maître Redam Nidon. Et la magie des Anciens est très puissante. Je suis certain qu’elle ne faillira pas.

– Mais père…

– De toute manière, coupa le roi, nous devons agir. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre plus longtemps. Les nouvelles sont mauvaises, continua-t’il en se tournant vers Shari et maître Nidon. Oeklos a fait débarquer au sud-est de Sortelhûn une brigade de Sorcami, et il s’apprête à remonter vers Sortel. Nous avons aussi eu vent d’une armée traversant le nord de Sortelhûn. Il parait clair que ces envahisseurs cherchent à prendre Sortel en étau. Les Sortelûns tentent de monter une résistance sur l’Ikrin, mais leurs chances sont faibles. J’ai bien peur que Sortelhûn ne tombe rapidement aux mains d’Oeklos.

Shari était abasourdie. Elle comprenait à présent pourquoi l’accueil du roi n’avait pas été aussi chaleureux que ce qu’elle avait espéré. L’heure était grave. La diplomate en elle se réveilla alors.

– Mais que fait le royaume de Setirelhen, majesté ? Ils doivent bien se rendre compte que si Sortelhûn tombe, ils sont probablement les prochains sur la liste.

– Hélas non, excellence. Le pouvoir du roi est faible à Setirelhen, et ce sont souvent ses nobles qui dictent la politique du pays. Hors les barons du sud, dans la péninsule d’Omirelmar, ne se sentent pas concernés par cette guerre, et ne veulent pas provoquer inutilement Oeklos. Setirelhen n’a donc même pas commencé à se mobiliser.

Shari ne répondit rien. C’était stupide, mais souvent les nobles agissaient selon ce qu’ils croyaient être leur intérêt, et pas pour le bien de leur peuple. Alors que l’ambassadrice était plongée dans ses réflexions, le prince Sûnir reprit la parole.

– Que comptez-vous faire, père ?

– Comme je l’ai dit, il est temps pour nous d’agir. Omirelhen est théoriquement protégé, et nous ne pouvons rester passif face à ce qui menace le Nord de Sorcasard. Nous devons envoyer des troupes à Sortelhûn avant qu’il ne soit trop tard. Je vais ordonner à l’amiral Omasen de faire préparer la flotte, avec à son bord la légion de Niûrelmar. Ils auront pour mission de rejoindre au plus vite la ville d’Erûpas, au sud de Sortelhûn, et de débarquer nos hommes afin de faire barrage à Oeklos.

C’est à ce moment qu’Itheros prit la parole pour la pemière fois depuis l’arrivée de Shari.

– Mes excuses majesté, mais ne craignez vous pas que votre flotte se fasse intercepter ? Même si mon peuple n’est pas très marin, Oeklos semble disposer d’une force navale importante, venant du sud de Fisimhen.

– C’est un risque à prendre, Itheros. Et les Omirelins sont de bien meilleurs marins que Fisimhen. Je pense qu’Oeklos à plus à craindre de nous sur les mers que nous de lui. Et d’après vous, son arme magique ne fonctionne pas sur les océans, nous donnant donc l’avantage. Ma décision est donc prise. Le roi fit signe à un page : Allez me chercher l’amiral Omasen.

A la surprise de tous, le prince Sûnir se plaça alors devant son père, un genoux en terre.

– Père, je vous en prie, laissez moi prendre le commandement des hommes que vous allez envoyer à Sortelhûn. Je tiens à représenter Omirelhen dans ce combat.

Le regard du roi s’adoucit dans un élan de tendresse envers son fils.

– Sûnir, ton offre est généreuse mais je ne peux l’accepter. J’ai besoin de toi ici et…

– Je vous en prie, père ! N’ai-je pas déjà montré mes talents de capitaine maintes fois ? Conseillé par vos amiraux, je suis sûr que je ne vous décevrai pas.

Le roi sembla hésiter un moment.

– Très bien, mon fils. Je te nomme donc, que tous ici en soient témoin, commandant en chef de la force expéditionnaire de Sortelhûn. (Le roi se mit à griffonner sur un papier). Cette commission te donne le grade de général en chef. Et mon fils… sois prudent, ajouta le roi.

A ce moment Shari réalisa qu’elle pouvait elle aussi apporter sa pierre à la défense qu’était en train de monter le roi Leotel. Elle s’agenouilla donc à côté du prince Sûnir.

– Majesté, laissez moi aussi prendre place à bord de votre flotte. Je suis sûr que je pourrai être utile si vous devez négocier une alliance avec Sortelhûn. Et si le pire venait à arriver et que Sortelhûn tombait, je pourrai peut-être, en tant qu’ambassadrice d’un pays allié, convaincre les autorités de Setirelhen de se préparer pour la guerre.

Le roi eut un petit sourire.

– Voilà qui est bien courageux de votre part, excellence. Au vu de votre succès à Rûmûnd, je suis en effet très tenté de vous confier cette mission délicate. Sachez cependant que la vie à bord d’un navire de guerre n’est pas des plus agréables, et vous risquez de courtiser le danger de très près.

– Cela ne m’effraie pas, majesté, répondit la jeune femme. Je suis prête à faire ce qu’il faut pour arrêter l’avance d’Oeklos.

– Très bien, vous irez donc aussi. Ne prenez pas la peine de défaire vos bagages, vous partez dans l’heure pour Niûrelmar.

Shari réalisa alors ce qu’elle venait de faire. N’avait-elle pas agi avec trop de témérité ? Qu’aurait dit son père s’il avait su qu’elle partait pour la guerre ? Elle n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur cette pensée, car le prince Sûnir avait déjà quitté le cabinet du roi. Elle s’inclina donc respectueusement devant le souverain d’Omirelhen avant de le suivre vers l’inconnu.