Protection (5)

Protection (5)

La cité de Telmar se trouvait au fond de la rade du même nom, protégée d’un côté par la côte est de Setirelhen, et de l’autre par le littoral de Sortelhûn. L’activité de la ville était essentiellement tournée vers la mer. Son bassin protégé des intempéries constituait un havre pour les navires marchands qui sillonnaient les côtes de Sorcasard. De plus, la position de Telmar, à la frontière entre Sortelhûn et Setirelhen, faisait de la ville un endroit privilégié pour qui désirait charger ou débarquer des marchandises en provenance ou à destination de ces deux pays.

Le marché de Telmar, bien que plus petit que celui de Sortel, était tout de même l’un des plus grands de Sorcasard. En temps normal, les docks de la ville grouillaient d’une activité débordante. L’arrivée de Domiel et Aridel ne correspondait cependant clairement pas à une période normale, et la guerre avait, à Telmar aussi, fortement réduit l’activité marchande.

Le mercenaire et son compagnon mage étaient arrivés par la mer. Laissant leur radeau de fortune à l’embouchure de l’Ikrin, ils avaient pris place à bord d’un petit voilier qui les avait mené jusqu’au port de Telmar. Mais quelle n’avait pas été la surprise d’Aridel lorsqu’il avait constaté, en arrivant, que les quais et les docks étaient quasiment déserts. Il ne restait rien de la multitude de navires que le mercenaire avait pu voir lors de ses précédentes visites. Seules quelques petites embarcations de pêcheurs étaient amarrées au port, et aucun grand navire marchand n’était en vue.

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Une bruine légère commença à tomber au moment où Aridel et Domiel mirent pied à terre, renforçant encore l’impression lugubre qui se dégageait de la ville. Aridel héla un passant qui se dirigeait précipitamment vers un abri quelconque, son manteau lui couvrant la tête.

– Hé l’ami ! Sais-tu où nous pourrions trouver un toit et de la nourriture pas trop chère ?

L’homme s’arrêta, observant ses deux interlocuteurs d’un air incrédule.

– Mais d’où vous v’nez, maîtres ? Vous savez donc pas qu’c’est la guerre ? Tous les hommes qu’ont un peu d’bon sens ont pris leurs cliques et leurs claques et sont partis pour Setirelhen. J’vais d’ailleurs pas tarder à les rejoindre. Et vous devriez faire de même si vous t’nez à votre vie. Il y a des Sorcami à Sortelhûn !

– Il n’y a donc plus une seule auberge d’ouverte à Telmar ?

– Vous pouvez tenter vot’chance du coté du Lion Impérial, près de la porte Sud. Mais je suis même pas sûr qu’elle soit encore ouverte. Si vous voulez un conseil, ne traînez pas ici, les Sorcami vont arriver !

A n’en pas douter, la nouvelle de la défaite de l’armée de Sortelhûn sur l’Ikrin avait atteint Telmar, provoquant la panique de ses habitants. Ils partaient tous pour Setirelhen, croyant que la frontière les protégerait d’une invasion. Aridel, quant à lui, doutait fortement que les hommes-sauriens se laisseraient arrêter par une ligne imaginaire. S’ils avaient réussi à conquérir Fisimhen et Sortelhûn, Setirelhen ne pouvait que devenir leur prochain objectif. Le mercenaire se garda cependant bien d’en faire part à son interlocuteur, ne souhaitant pas l’affoler plus qu’il ne l’était déjà.

– Merci, l’ami, répondit-il simplement. Puis, se tournant vers Domiel : Venez, dirigeons-nous vers la porte Sud.

Les deux compagnons entreprirent donc de traverser Telmar. Les bâtiments de Telmar, contrairement à Sortel, n’avaient pas la forme pyramidale caractéristique de l’architecture autochtone de Sorcasard, mais ressemblaient plus aux bâtiments que l’on trouvait à Omirelhen où dans l’empire de Dûen. La plupart avaient les volets fermés, et nombre de portes semblaient condamnées. La ville était déserte, et les rares passants que croisaient Aridel et Domiel s’éloignaient d’eux avec un air apeuré. Des feuilles mortes et des branchages voletaient dans les rues, ajoutant une touche sinistre à cette ville fantôme. Où était donc passée la Telmar qu’avait connue le mercenaire ?

La porte Sud de Telmar était grande ouverte, et ce devait être le seul endroit de la ville où régnait encore une activité débordante. Une foule impressionnante s’y pressait, composée d’hommes, de femmes, et d’enfants, tous désireux quitter la ville. Certains tiraient derrière eux de lourds chariots chargés de leurs affaires. D’autres utilisaient des bêtes de somme. D’autres encore étaient à cheval. Mais tous avaient ce même air angoissé et semblaient désireux de quitter au plus vite leur ville. Aridel aurait aimé leur crier que cela ne servait à rien, et ne serait probablement qu’un sursis dans leur malheur, mais il se retint.

Le mercenaire venait d’ailleurs d’apercevoir l’enseigne de l’auberge du Lion Impérial. L’établissement semblait toujours ouvert, une des rares maisons dont la porte n’était pas condamnée. Aridel et Domel en franchirent donc l’entrée.

Les deux compagnons se retrouvèrent baignés dans une douce chaleur, alimentée par un feu de bois situé au fond de la pièce. L’auberge était bien éclairée, contrastant agréablement avec la grisaille du dehors. Les deux hommes restèrent un moment debout à profiter de cette confortable sensation, leurs vêtements séchant à la chaleur du feu.

Bientôt cependant, un homme barbu à la forte corpulence les aborda.

– Bienvenue au Lion Impérial, messeigneurs. Que puis-je pour vous ?

– Bonjour, aubergiste. Nous aimerions obtenir le gîte et le couvert pour cette nuit. Est-ce possible ?

– Oh, avec plaisir, messire. Ce n’est pas les chambres qui manquent. Cette guerre est si mauvaise pour les affaires.

Ce fut Domiel qui prit alors la parole.

– Vous êtes bien courageux de rester ici. Tout le monde à l’air de vouloir quitter la ville.

– Courageux, je ne sais pas, messire mais je suis né à Telmar, et toute ma vie et mes biens y sont. Je ne vais pas partir et laisser ça à une bande d’hommes sauriens, si vous voyez c’que je veux dire. Je suppose que vous même partirez pour Setirelhen dès demain.

– Hélas, oui, répondit Aridel. Mais en attendant nous profiterons avec plaisir de votre bon feu.

– Je vous en prie, installez-vous, dit l’aubergiste. Je reviens tout de suite.

L’homme repartit d’une démarche nonchalante, laissant ses clients dans la grande salle vide.

Aridel et Domiel s’assirent en face du feu, profitant pour la première fois depuis des jours d’un confort bien mérité.