Protection (2)

Protection (2)

Une chaleur insoutenable régnait sur la plaine de Kiborûn. Aridel transpirait à grosses gouttes sous son armure. Tout autour de lui, la ligne d’hommes en armes semblait impatiente d’en découdre. La campagne qu’ils avaient menée pour mettre fin à la rébellion paysanne visant le comte de Kiborûn touchait à sa fin.

Les fermiers rebelles s’étaient montrés de bien plus redoutables adversaires que ce qu’Aridel avait imaginé. Le désespoir et la famine qu’avaient causés les tributs trop élevés demandés par leur suzerain avaient poussé ces hommes dans leurs derniers retranchements. Malgré tout, ils n’étaient pas de taille face à une armée de mercenaires rompus au combat.

Cela faisait quatre ans qu’Aridel avait choisi de mettre son épée au service du plus offrant, et, à vingt trois ans, il commençait à avoir vu sa part d’action. Aucune cependant n’avait été aussi féroce que cette campagne de Kiborûn. Les paysans ne disposaient que de haches et de massues rudimentaires, mais ils avaient réussi à tuer bon nombre des compagnons d’Aridel avant d’être repoussés. Leur détermination était telle que même maintenant, alors qu’il ne restait plus qu’un village, Dosoek, sous leur contrôle, ils ne s’avouaient pas vaincus.

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Aridel entendit enfin le cri du lieutenant tant attendu :

« En avant, marche ! »

En un instant la ligne que formait le peloton d’Aridel s’ébranla, marchant à pas mesuré vers le village de Dosoek se dessinant à l’horizon. Devant le village, on distinguait la forme sombre d’un régiment en cours de formation. Probablement les derniers hommes dont disposaient la rébellion. Le haut commandement n’avait même pas jugé utile d’utiliser l’artillerie sur ces hommes. Le comte souhaitait préserver ses terres, et l’utilisation de l’artillerie abimait les champs. Il incombait donc aux mercenaires de mater ces derniers irréductibles.

Après une dizaine de minutes, le peloton d’Aridel fut à portée de voix du régiment ennemi. Aridel constata avec surprise que nombre de ces rebelles étaient très petits. Il n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur cette pensée car déjà le lieutenant levait son épée en criant :

« Chargez ! »

Aridel et ses congénères se mirent à courir, l’épée au clair et le bouclier en main, prêts à se jeter dans la mêlée. Mais lorsque qu’ils arrivèrent assez près pour distinguer les traits de leurs adversaires, Aridel eut la surprise de sa vie.

C’étaient des gosses ! Il y avait dans la troupe adverse quelques hommes adultes, mais la plupart des combattants étaient des enfants, certains n’ayant pas plus de dix ans. Aridel, choqué, marqua une pause, mais se sentit rapidement bousculé par les mercenaires qui se trouvaient derrière lui.

– Allez, bleusaille, avance ! On dirait que tu as peur !

Aridel ne put s’empêcher de répliquer.

– Mais ce sont des enfants. On ne peut pas…

– Et alors ? Ce sont des ennemis comme les autres. Si tu ne les tue pas, ils se feront un plaisir de mettre fin à ta vie. Il fallait pas choisir ce métier si tu n’es pas prêt a donner la mort pour survivre.

Le mercenaire qui avait parlé dépassa alors Aridel en criant, se dirigeant vers la colonne d’enfants. Aridel, surmontant sa réticence se mit alors à la suivre, plongeant à son tour au cœur de la bataille.

Ce fut un massacre.

Aridel, les larmes aux yeux avait pourfendu des enfants déguenillés, laissant leurs corps inertes sur le champ d’honneur. Lorsque la bataille s’arrêta et que le mercenaire entendit le lieutenant pousser son cri de victoire, Aridel se retrouva face à l’horreur de ce qu’il venait de faire. Autour de lui, tous les cadavres lui rappelaient le crime qu’il venait de commettre. Honteux, brisé, il s’agenouilla et se mit à pleurer à chaudes larmes.

Aridel se réveilla en sursaut. La première chose qu’il ressentit fut la douleur sourde lui parcourant l’épaule. Puis il réalisa que le sol bougeait. Où était-il donc ? Que se passait-il ? Il avait du mal à dégager la brume du cauchemar qu’il venait de faire, le même qu’il faisait toutes les nuits depuis plus de quatre ans.