Profondeur (5)

Profondeur (5)

La pièce dans laquelle Taric avait été amené était très sombre. Seule la lumière d’une petite lampe à huile placée sur la table devant lui venait briser l’obscurité. Cela lui rappelait désagréablement la geôle dans laquelle il avait été conduit à Oeklhin, et il sentit malgré lui la peur l’envahir. L’ex-mage était assis sur un tabouret, les main attachées dans son dos. Il n’avait de toute évidence pas la confiance des personnes qui se trouvaient en face de lui. Il y avait là Chînir, bien sûr, mais aussi deux autres hommes à l’allure similaire qui restaient un peu en retrait, probablement ses lieutenants.

– Comment savoir si vous n’êtes pas un agent d’Oeklos cherchant à infiltrer la résistance Sorûeni ? dit le chef nomade d’un ton méfiant. Nous n’avons toujours aucun moyen de vérifier de manière sûre ce que vous nous avez raconté.

Il tenait entre ses mains la lettre que Lanea avait confié à Taric lors de son départ. Cette missive, que l’ex-mage avait précieusement conservé sur lui, expliquait le rôle que la résistance de Dafashûn avait eu, détournant l’attention de l’Empire de Sorûen pendant plusieurs mois. La lettre ne rentrait cependant pas dans les détails, laissant planer le doute quant à son auteur.

– Vous pouvez toujours confirmer que les événements qui sont décrits dans ce document se sont bien déroulé de cette manière. Il vous suffit de…

Un homme entra soudainement dans la pièce, coupant la parole de Taric.

– Chasim, dit-il en s’adressant à Chînir, Ayrîa est ici. Elle veut vous voir au plus vite. Elle a apparemment des informations de la plus haute importance.

Chînir se retourna. La surprise se lisait sur son visage.

– Elle a quitté le palais ? A cette heure-ci ? Il a dû se produire quelque chose de grave !

Le chef nomade se leva.

– Nous poursuivrons cette discussion plus tard, lâcha-t’il à Taric avant de sortir de la pièce, suivi par ses lieutenants.

Taric, surpris par ce départ précipité, resta seul a regarder la flamme de la lampe danser devant lui. Ses pensées se bousculaient. Il fallait de toute urgence qu’il trouve un moyen de convaincre Chînir qu’il disait la vérité. Il ne pouvait cependant pas mentionner Djashim. D’une, le chef nomade ne l’aurait pas cru, et de deux il ne savait pas s’il pouvaitsans danger lui divulguer une information aussi cruciale. Il allait cependant bien falloir que l’un d’entre eux fasse le premier pas, s’il voulait réellement qu’une alliance se forme entre les deux mouvements de résistance. Le seul véritable ennemi ici était Oeklos, et…

La porte s’ouvrit brusquement, laissant de nouveau apparaître Chînir. Il était accompagné d’une jeune femme dont la beauté était à couper le souffle, même au travers de la faible lumière de la lampe. Son regard très déterminé était paradoxalement plus celui d’un soldat que d’une courtisane, et Taric devina qu’il devait s’agir de l’une des agent du chef nomade.

– Maître Taric, je vous présente Ayrîa. Elle est mon espionne principale au sein du palais comtal.

L’ex-mage ne manqua pas de noter le changement de ton de son interlocuteur, ainsi que l’emploi de la formule honorifique maître, réservée aux mages de Dafashûn. Quelque chose s’était produit et avait fait basculer l’opinion de Chînir. Ne souhaitant pas spéculer sur la nature de cet événement, le mage laissa le chef nomade continuer.

« Ayrîa a pour mission de s’approcher le plus possible du nouveau général que l’empire nous a envoyé, Djashim Idjishîn, que mes hommes surnomment l’enfant-soldat. Elle devait lui soutirer des informations sur les légions impériales, avant de trouver un moyen de se débarrasser de lui. » Il marqua une pause, observant attentivement Taric. « Je vois à votre regard que vous vous attendiez à la surprise qu’elle a eu. Le général a livré volontairement ces informations, prétendant, tout comme vous, travailler pour la résistance de Dafashûn. Votre expression semble confirmer ses dires. »

Taric n’avait pu s’empêcher d’esquisser un sourire. C’était inespéré. Voilà qui allait faire d’une pierre deux coup, et lui simplifier la tâche.

– C’est entièrement vrai. Djashim est en réalité la raison principale pour laquelle je me suis rendu en Sorûen. Vous me pardonnerez de ne pas vous en avoir parlé avant, mais étant donné la sensibilité de l’information, je ne voulais pas le mentionner de prime abord. Il s’agit de notre agent le plus haut placé au sein de l’administration impériale, et je suis censé lui servir de liaison. Je vois cependant qu’il n’a pas eu besoin de mes services pour entrer en contact avec vous.

Il tourna son regard vers la jeune femme d’un air entendu.

– Je comprends parfaitement vos raisons d’avoir voulu conserver ce « détail » secret, mais à présent jouons cartes sur table. Quelle est donc la véritable mission de Djashim en Sorûen ? Il aurait peut-être mieux valu que vous nous contactiez avant de l’envoyer sur notre terrain de jeu. Cela aurait pu très mal finir.

Taric crut lire une pointe de jalousie dans la dernière phrase de Chînir. Le nomade se demandait probablement comment les mages avaient réussi un tel tour de force.

– Pour être honnête avec vous, la mission de Djashim n’a rien à voir avec Sorûen, expliqua le mage. Il se retrouve ici car Oeklos a décidé de l’envoyer remplacer le général que vous avez assassiné. Les détails de sa véritable mission me sont inconnus, mais elle est auprès d’Oeklos en Dafashûn, pas ici. Djashim représente cependant un danger pour Walron, le principal conseiller d’Oeklos, et ce dernier a tout fait pour convaincre l’empereur d’éloigner son général. Il espérait probablement que la résistance Sorûeni se chargerait de lui.

Taric avait tu son rôle dans la trahison qui avait résulté en l’exil de Djashim, mais il sentait la culpabilité le ronger. Il en fit cependant abstraction avant de continuer.

Maintenant que Djashim est là, cependant, il y a sûrement des opportunités à saisir, et…

– En effet, je vois plein de possibilités s’ouvrir à nous, coupa alors Chînir, songeur.

– Avant de continuer, répliqua Taric, sachez toutefois que mes ordres sont de préserver à tout prix la couverture de Djashim. Il doit rentrer à Oeklhin avec la faveur de l’empereur.

– Hmmm, fit Chînir. Voilà qui pourrait se révéler problématique. Si nos plans réussissent, nous pouvons préserver la vie du général, mais pas sa disgrâce.

Les regards des deux hommes se croisèrent, et une tension s’installa dans la salle. La voix d’Ayrîa la brisa.

– Chasim, nous ne sommes pas encore assez nombreux pour réclamer Samar. Peut-être pouvons-nous en attendant faire usage des renseignements du général pour renforcer notre présence dans le désert ? Oeklos croira peut-être que nous avons détourné notre attention de la ville et rappellera ses légions. Ce serait alors le moment pour nous de frapper.

Chînir sourit.

– C’est un peu naïf, Ayrîa. Je ne pense pas qu’Oeklos soit si stupide. Mais j’admire ton enthousiasme. Il y a peut-être tout de même une idée à creuser.

– Oui, renchérit Taric. Si nous arrivons a convaincre Oeklos d’une manière ou d’une autre que la région est réellement pacifiée, il redirigera les légions ailleurs. Ses alliés Sorcami lui posent problème, et je pense qu’il aimerait leur faire une démonstration de sa puissance. Nous pouvons peut-être influencer indirectement sa stratégie.

– Cela me parait un peu optimiste, mais je suis prêt à en discuter.

Chînir s’approcha de Taric et lui délia les mains.

En attendant, maître Taric, vous êtes notre invité.