Profondeur (3)

Profondeur (3)

Djashim, dos au mur, le couteau d’Ayrîa sous la gorge, réfléchissait aussi vite que le lui permettait son esprit embrumé par l’alcool. Pris au piège par une résistante ? D’une certaine manière c’était inespéré. Jamais il n’aurait pu imaginer que la belle jeune femme était une combattante Sorûeni. C’était pourtant la position idéale pour une espionne. La noblesse de Sorûen était très patriarcale, et beaucoup croyaient que les femmes ne comprenaient rien à la politique et à la guerre. Une grave erreur bien sûr, mais qui avait apparemment profité à la résistance. Même Djashim s’était, malgré lui, laissé prendre au piège.

Ce que le jeune général n’arrivait cependant pas à comprendre, c’était la raison pour laquelle l’espionne avait révélé sa véritable identité. Si sa mission était de l’assassiner, elle n’avait pas de temps à perdre. Et si son but était de lui extorquer des informations, elle y serait parvenu plus aisément en tentant de le séduire. Avait-elle commis une erreur ?

Il y avait bien sûr une autre possibilité. Il pouvait s’agir d’un test d’Oeklos pour vérifier la loyauté de son subordonné. Dans ce cas, Djashim devait se montrer extrêmement prudent.

– Alors général ? demanda Ayrîa. Parlez, je n’ai pas toute la nuit.

Elle appuya sa lame sur la gorge du jeune général, faisant perler une goutte de sang. Il fallait qu’il agisse. De sa main libre, Djashim frappa très fort sur le panneau de bois contre lequel il se trouvait. Surprise par le bruit, Ayrîa détourna son attention un bref instant. C’était l’opportunité attendue. Faisant appel à son entraînement au combat, Djashim s’empara d’un geste rapide du bras gauche de son adversaire, et la fit pivoter sur elle même, amenant son bras armé vers sa gorge dans le but de la menacer avec son propre couteau. Il l’immobilisa alors : la jeune femme était à sa merci.

Ayrîa essaya bien de se débattre, mais la lame la bloquait dans toutes ses tentatives. Son visage était collé à celui de Djashim. Il en émanait un léger parfum floral agréable qui troublait le jeune général. Il réussit, difficilement, à en faire abstraction, et finit par dire :

– Vous avez commis deux erreur, Ayria. La première est d’avoir supposé que j’étais aussi lent que le comte. Et la deuxième… Djashim marqua une pause. Tant pis : il allait risquer le tout pour le tout. Je ne suis pas ce que vous croyez.

Elle renifla de mépris.

– Vous allez me dire que vous n’êtes pas un bourreau et que vous travaillez pour le bien du peuple. Économisez votre salive. Vous servez Oeklos, et cela fait de vous mon ennemi. Vous devez d’ailleurs plaire à l’empereur, hein… Sinon comment un homme aussi jeune aurait-il pu devenir général ? Vous partagez son lit ? C’est pour ça que vous avez repoussé mes avances ?

Djashim faillit rire. Lui ? Partager le lit de l’empereur ? Alors qu’on disait qu’il ne se satisfaisait que de femelles Sorcami ? Cela avait quelque chose de presque comique. Combien à Samar pensaient cela ? L’enfant-général, l’appelait-on, mais peut-être avait-il de pires sobriquets. Peu importait, il connaissait la vérité, et Ayrîa allait bientôt la découvrir.

– C’est là que vous vous trompez, expliqua-t’il, plus sérieusement. Je ne sers pas réellement Oeklos. Je suis, tout comme vous, un agent infiltré au sein de l’Empire.

Afin de prouver sa bonne foi, il relâcha son étreinte sur la jeune femme, la laissant se libérer et se placer face à lui. Il savait que c’était très imprudent, mais il fallait bien tenter quelque chose. Il allait vite découvrir si sa confiance était mal placée.

Le visage d’Ayrîa fit place à une expression de doute. Elle n’essaya cependant pas d’attaquer Djashim immédiatement. Interloquée, elle se mit à l’observer des pieds à la tête, soupesant probablement ses paroles. Il reprit.

– Nous sommes alliés par la force des choses, Ayrîa. Je sais qu’il vous est difficile de me croire sans preuve, mais si vous acceptez de m’écouter je trouverai un moyen de vous convaincre.

– Cela pourrait n’être qu’un stratagème de votre part pour m’extorquer des informations, finit-elle par dire. Comment puis-je faire la différence ?

Djashim sourit.

– Il va bien falloir que l’un d’entre nous face preuve d’un acte de foi envers l’autre, si nous voulons avancer. Pour tout vous dire, ma présence à Samar n’est pas réellement voulue. Il s’agit d’un pas en arrière dans ma mission. Pour l’accomplir, le mieux est que je retourne à Oeklhin auprès de l’empereur. Mais tant qu’à être ici, autant en profiter pour déjouer ses plans et vous aider dans la mesure du possible. Je vous propose un marché. Si je vous donne les informations que vous m’avez demandé sur les positions des légions, accepterez-vous de garder mon secret et de me mettre en contact, d’une manière ou d’une autre, avec vos supérieurs ? Je pense que nous avons énormément à discuter.

– Vous en demandez beaucoup, général. Mais si vous me laissez repartir avec ces informations, peut-être qu’une alliance est possible.

Djashim lui tendit la main.

– Marché conclu ? demanda-t’il.

Après avoir hésité un moment, elle finit par prendre cette main tendue.

– Marché conclu.