Profondeur (2)

L’œil d’Imela, rivé à sa longue-vue, scrutait l’horizon sombre. Son regard exercé arrivait à distinguer les zones un peu plus claire dans la couche de nuage qui recouvrait le ciel, lui permettant ainsi de repérer la ligne d’horizon. Il lui était cependant impossible de voir ce qui se dressait devant le Fléau des Mers. Il était temps d’y remédier.

– Feu ! cria-t’elle.

Un flash lumineux vint illuminer sa vision périphérique, suivi du bruit sourd du canon de poursuite. Le projectile enflammé qu’il venait d’éjecter traça une parabole lumineuse dans le ciel, se dirigeant rapidement vers l’océan. Ce procédé n’était pas très discret, mais dans l’obscurité, c’était l’un des moyens les plus fiables de naviguer. Depuis un ou deux jours déjà, le Fléau des Mers naviguait au milieu d’icebergs, certes de petite taille, mais représentant un risque pour la coque en bois. Le bruit de la glace se frottant contre le quille du bateau n’était jamais agréable à entendre, et si l’en d’entre eux perçait, cela pouvait se révéler catastrophique.

Imela suivit avec attention la trajectoire du boulet. Il finit par s’arrêter, s’abîmant à la surface. A la surprise de la capitaine, cependant, il resta illuminé, comme s’il brûlait sur l’océan d’ébène. Elle réalisa en un instant ce que cela signifiait. La banquise ! La glace avait donc fini par atteindre cette région. Imela savait que c’était inéluctable, mais elle ne s’était pas attendue à ce que cela arrive si vite.

– Demis ! Barre à tribord toute ! ordonna-t’elle, son souffle se transformant en vapeur dans l’air gelé.

– A vos ordres, capitaine ! acquiesça le second sans hésiter, faisant immédiatement tourner son gouvernail vers la droite.

Imela se rapprocha de lui.

– Nous avons atteint la limite des glaces, Demis. Il y a fort à parier que toute la baie d’Orwolia est recouverte par la banquise, à présent. Le gel gagne du terrain de jour en jour. Je ne pensais pas avoir à mettre cap à l’Est si tôt. Nous sommes bien loin d’avoir atteint la latitude des Losapic.

– Oui, capitaine, confirma le second. Notre dernier point nous plaçait à au moins quatre degrés de notre objectif.

– Voilà qui risque de se révéler très fâcheux, soupira Imela. Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons plus continuer vers le Nord. Si le Fléau des Mers se retrouve pris par la glace, nous sommes perdus.

– Sans parler des icebergs, renchérit Demis. Ne devrions-nous pas faire demi-tour ?

– Non Demis, nous avons une tâche à accomplir. Mais de toute évidence, le Fléau des Mers ne pourra pas nous aider plus longtemps. Nous allons donc rejoindre la côte de Sorcasard et continuer à pied jusqu’à Setigat pour rejoindre les Losapic.

Les yeux de Demis s’écarquillèrent lorsqu’il réalisa ce que venait de dire son capitaine.

– Marcher jusqu’à Setigat ? Mais capitaine c’est du suicide ! Le froid…

– Nous n’avons pas le choix, Demis. Nous devons rejoindre les Losapic, et si c’est impossible par voie de mer, nous marcherons. Et en nous provisionnant correctement, le froid devrait être supportable. Je suis bien plus inquiète de croiser des patrouilles impériales. Oeklos a encore quelques places-fortes au sud des Losapic.

– Capitaine, je ne peux pas vous…

– Demis, ma décision est sans appel. Je compte cependant sur toi pour prendre soin du navire lorsque nous serons partis. Aridel, Daethos, et une dizaine de volontaires viendront avec moi. Nous avions déjà évoqué cette possibilité et nous serons prêts.

Le ton d’Imela ne laissait place à aucun argument. La décision de la capitaine était prise, et Demis savait qu’il ne servirait plus à rien de discuter. Elle replia sa longue vue et se dirigea vers le pont inférieur. Aridel était là, supervisant les matelots qui s’occupaient de dégager la glace qui commençait à se former sur les cordages et le bastingage. Elle s’approcha de lui.

– Il va falloir se préparer, dit-elle. Nous avons dû virer plus tôt que ce que je ne pensais. Nous devrions rejoindre la côte demain ou après-demain.

Son amant se tourna vers elle. Il n’avait bien sûr pas besoin de plus d’explications.

– J’ai déjà fait préparer les provisions, dit-il. Mais que comptes-tu faire à propos de Shari ?

Imela soupira. Elle n’avait aucune envie de prendre la princesse avec elle dans cette expédition. La sûsenbi se montrait cependant très déterminée à les accompagner. Rien de ce qu’avait pu dire Imela n’avait réussi à la convaincre de rester à bord. Avec les soins de Daethos et d’Itheros, le vieux général, Takhini, allait mieux, et elle n’avait plus besoin de rester à son chevet. Imela se demandait cependant quelle était sa véritable raison pour les rejoindre ? La Pierre du Rêve, ou Aridel ? L’intérêt de Shari pour son amant n’avait pas échappé à Imela, et la jeune capitaine ressentait malgré elle une pointe de jalousie. Objectivement cependant, Imela savait que l’ex-ambassadrice pourrait se révéler utile. La jeune capitaine ne parlait presque pas les langages des Nains, et Shari était une linguiste accomplie. S’il était nécessaire de négocier, au delà des Losapic, son aide serait nécessaire.

– Si elle veut venir, qu’elle nous accompagne, finit par dire Imela. Nous aurons peut-être besoin d’elle. Mais qu’elle ne compte pas sur moi pour faire la nounou !

Imela regretta immédiatement cette dernière phrase. L’ombre permanente de l’Hiver sans Fin commençait déjà à lui porter sur les nerfs. Il fallait qu’elle reprenne contrôle d’elle-même.

Désolée, dit-elle, avant même qu’Aridel puisse lui répondre. C’était une remarque mal placée.

– C’est déjà oublié, capitaine, répondit son amant d’un ton un peu froid. Je vais superviser la préparation des canots.

– Merci, dit Imela, confuse.

***

L’annexe du Fléau des Mers les avait laissé sur une plage de galets gris que l’eau glaciale venait lécher en douces vaguelettes. Imela, emmitouflée de la tête aux pieds dans de chaudes pelisses, observait ses compagnons de voyage. Il y avait là Aridel, Daethos et Shari, bien sûr, mais aussi le jeune Orin, qui n’avait pas voulu quitter la princesse. Le jeune garçon s’était très bien intégré à l’équipage, et Imela ne désespérait pas de faire de lui un bon marin. Il aidait les neuf autres volontaires de leur petite expédition à décharger les provisions du dernier canot.

Le vent était extrêmement froid et pénétrait partout. Malgré ses gants en fourrure, les mains d’Imela commençaient à être engourdies. Elle sortit sa boussole, jaugeant les possibilités qui s’offraient à elle.

– Très bien, finit-elle par dire. Nous allons suivre le petit chemin que vous voyez et qui s’enfonce dans les terres. J’ai bon espoir qu’il nous conduise jusqu’à la route d’Ûnidel. Nous n’aurons plus qu’à la suivre vers le Nord pour rejoindre Setigat. Des objections ?

Devant le silence de ses compagnons, elle s’empara de l’un des paquets de provision qu’elle sangla sur son dos, et se mit à avancer.

Ils marchèrent ainsi pendant plusieurs heures. Ils apercevaient ça et là des plaques de neige, qui se faisaient de plus en plus fréquentes alors qu’ils progressaient dans les terres. Le froid était mordant, et avec l’effort physique qu’ils déployaient, leur marche se faisait de plus en plus difficile.

Dans l’obscurité perpétuelle, il était très difficile de savoir quelle heure il était, mais Imela se rendait bien compte que la fatigue commençait à tous les gagner. Ils allaient bientôt devoir s’arrêter.

– Là ! cria soudainement Aridel.

Il désignait du doigt une ombre, au nord de leur position. Imela, inquiète, sortit sa longue-vue et l’observa. Il s’agissait en fait d’un bâtiment, un édifice de forme pyramidale, aux arêtes couvertes de neige. Aridel se rapprocha d’Imela.

– C’est une ruine, dit-il. Ca date probablement de l’époque Sorcami. On pourrait s’y réfugier pour dormir, tu ne crois pas ?

Etait-ce vraiment une bonne idée ? Il ya vait peut-être du danger ? Imela soupesa les possibilités mais décida qu’il valait mieux se reposer à l’abri du vent s’ils voulaient avancer rapidement le lendemain.

– D’accord, acquiesça-t’elle. Suivez-moi.

Elle prit la direction de l’édifice. Il ne leur fallut pas plus de dix minutes pour le rejoindre. Les pierres noires qui le composaient étaient rongées par les éléments. Il semblait cependant assez solide pour les abriter. Imela fit un pas en direction de l’ouverture qui devait être l’entrée mais s’arrêta net lorsqu’elle entendit une voix.

– Qui va là ?

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