Profondeur (1)

Taric commençait, presque malgré lui, à partager l’enthousiasme et l’exaltation de la foule qui l’entourait. Le mage en lui avait toujours considéré ces combats sanglants comme barbares et indignes d’un peuple civilisé, mais il ne pouvait s’empêcher de ressentir la montée d’adrénaline. Une excitation presque malsaine s’emparait de lui. Il était facile de se laisser prendre au jeu, porté par l’ambiance de la salle, les spectateurs criant à chaque coup porté.

De manière surprenante, le combat semblait parfaitement équilibré. Chînir était bien moins puissant que son adversaire, mais il faisait preuve d’une vivacité hors du commun, et maniait son épée à lame courbe avec une dextérité extraordinaire. Le corps d’Aümishan était à présent balfré de plusieurs marques sanglantes. Le géant n’était cependant pas en reste, et son marteau avait plus d’une fois manqué écraser le crâne de Chînir. Le sable de l’arène était couvert de traces brunâtres de sang séché, soulignant la violence du combat.

Taric espérait quasi-inconsciemment une victoire de Chînir. L’homme du désert se battait intelligemment, contrairement aux coups brutaux et sans réflexions que tentait de porter la montagne de muscles qu’était son adversaire.

D’un mouvement rapide et souple du bras, Chînir prit appui sur l’un des rebords en bois de l’arène et vint se placer derrière Aümishan en s’accroupissant. Surpris, le géant n’eut pas le temps de se retourner assez rapidement, et le sabre de son adversaire lui sectionna d’un coup net les tendons d’Achille. Il émit un terrible cri et tomba à genoux, le visage tordu par la douleur. La foule applaudit et se mit à hurler :

« A mort ! A mort ! A mort ! »

Taric réalisa alors avec horreur ce qui allait se passer. Une vie sacrifiée devant lui pour le simple amusement de la masse. Tout son enthousiasme retomba, et fût remplacé par un sentiment de dégoût, autant envers lui même qu’envers les habitants de Samar. La guerre et l’Hiver Sans Fin n’avaient-ils donc pas tué assez de monde ? Etait-ce la nature humaine que de prendre des vies par plaisir ? A voir ce qui se passait on pouvait presque se demander si Oeklos n’avait pas eu raison d’imposer son empire par la force…

Chînir leva son sabre, amorçant le mouvement qui lui permettrait de couper la tête de son adversaire. La foule fit soudain silence.

Chînir abaissa sa lame d’un coup sec.

Taric détourna le regard.

Toujours aucun bruit. Taric regarda de nouveau l’arène, prenant son courage à deux mains. Il constata, à sa grande surprise, que la tête d’Aümishan était toujours sur ses épaules. Chînir se tenait à coté de lui, l’air grave, son épée plantée dans le sol. Il leva la main, et prit la parole d’une voix forte, sur le ton de quelqu’un qui était habitué à commander.

– Peuple de Samar ! dit-il. Vous êtes venus assister à un spectacle mettant en scène la mort. Mais je vous le demande, pourquoi continuons nous a verser notre sang pour le plaisir, alors que notre ennemi est parmi nous ? Par notre naissance et notre allégeance, nous sommes, vous comme moi, sujets du roi de Sorûen. Aucun empereur, si puissant fût-il, ne peut briser le serment qui nous uni à cette terre et à son souverain légitime. Etes-vous vraiment satisfait de vivre sous la domination de l’usurpateur Oeklos ?

– Non ! crièrent quelques voix autour de Taric.

– Je suis ici, reprit Chînir, en tant qu’émissaire de Codûsûr, le frère de notre défunt roi, et héritier légitime du trône de Sorûen. Je viens vous appeler, vous, son peuple, à ne pas oublier votre serment, et à le servir. Nous ne pouvons laisser Oeklos gagner, et Samar sera le ville où il connaîtra sa première défaite. Mais nous avons besoin de vous. L’empereur a envoyé un enfant-général pour tenter de nous soumettre, mais nous allons l’éliminer, et reprendre ce qui nous revient de droit, je vous en fait la promesse solennelle. Le peuple du désert ne cédera jamais à ses oppresseurs ! Qui est avec moi ?

La salle, surprise d’entendre ce discours subversif, resta silencieuse. Qui savait s’il n’y avait pas des espions impériaux ici ? Même les rares enthousiastes qui avaient crié quelques instants auparavant se turent. Le peur et l’oppression impériale avaient donc fini par gagner même les farouches habitants de Samar. Taric vit le visage de Chînir afficher une expression de déception palpable. L’homme du désert se reprit cependant rapidement, et finit par dire :

– Ne perdez pas espoir, mes frères ! Tout n’est pas perdu, et ma promesse sera tenue, que vous me suiviez ou non. Oeklos le découvrira bientôt à ses dépens.

Le chef nomade reprit alors sa lame et se dirigea vers la sortie de l’arène, l’air très digne. Sans attendre, Taric se leva et descendit rapidement les gradins en direction de Chînir. Voilà qui était l’occasion rêvée d’entrer en contact avec la résistance Sorûeni. Et s’ils avaient vraiment l’intention d’éliminer Djashim, il fallait qu’il les prévienne de l’erreur qu’ils allaient commettre.

Se frayant un chemin à travers la foule compacte, Taric finit par atteindre la sortie des combattants. Chînir se trouvait en grande discussion avec Shimith qui semblait passablement énervé.

– Mon arène n’est pas un centre de recrutement ! Tu m’as roulé, et je risque gros à présent. Si les impériaux ont vent de ce qui s’est passé ici, je suis un homme mort ! Mais dans le cas contraire, je n’oublierai pas ce que t’as fait. T’as de la chance de …

– Tu oses me menacer, Shimith ? répliqua Chînir. Toi ? Alors que sans la résistance le comte et ses sbires auraient rapidement découvert ton petit commerce lucratif ? Et tu aurais probablement subi le pire châtiment de la loi impériale. Ta survie est liée à notre réussite, sois en conscient. Je … Qui êtes-vous ?

Cette dernière question était adressée à Taric. Chînir l’avait aperçu, et le dévisageait à présent d’un air suspicieux. Le mage s’approcha de manière à ce que Shimith ne puisse l’entendre et parla de son ton le plus respectueux.

– J’ai à vous parler, maître Chînir, mais pas ici. Les murs ont des oreilles.

L’expression de curiosité du chef nomade n’échappa pas à Taric.

– Suivez-moi, dit-il. Quant à toi, Shimith, nous reparlerons plus tard.

Chînir guida Taric à l’extérieur, le conduisant dans une ruelle sombre. Le risque de croiser une patrouille y était très faible, jugea l’ex-mage.

– Vous n’êtes clairement pas Sorûeni, affirma alors Chînir. Il sortit un couteau de sa tunique, menaçant Taric. Etes-vous un agent impérial ?

Dominant sa peur, Taric répondit.

– Pour être honnête je l’ai été, mais ce n’est plus le cas actuellement. Et si je travaillais encore pour l’empereur, pensez-vous vraiment que j’aurais été assez stupide pour me révéler à vous ? Je suis au service de la résistance de Dafashûn, et j’ai des informations de la plus haute importance à vous transmettre.

Le regard de Chînir resta suspicieux.

– Je ne savais pas qu’il y avait un mouvement de résistance à Dafashûn. Il me semblait que tous les mages étaient morts ou réduit en esclavage dans les mines. J’espère que vous avez des preuves pour appuyer vos dires. En attendant, vous allez me suivre.

– Avec plaisir, répondit Taric.

Tout ce qu’il espérait à présent, c’était qu’il ne fût pas trop tard pour Djashim…

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