Prisons (6)

Prisons (6)

Shari marchait sur un océan de glace. Au dessus d’elle le ciel était couvert d’un voile gris que la lumière du soleil n’arrivait pas à percer. Le froid était terrible, mordant la jeune femme jusqu’au plus profond de son être. Dans le lointain, on pouvait apercevoir une lueur rouge qui embrasait l’horizon.

Shari était seule, perdue dans cette immensité gelée qui s’étendait partout où le regard portait. Elle avançait sans but, chaque pas semblant plus inutile que le précédent. La jeune femme marchait depuis une éternité, rongée par la douleur, la faim et le froid, l’espoir ayant depuis longtemps quitté ses pensées…

Soudain le sol se déroba sous ses pieds… Une crevasse venait d’apparaître, surgie de nulle part, fendant la glace jusqu’à l’horizon. Impossible d’y échapper. Impuissante, Shari sombra dans l’abîme d’une noirceur absolue…
… et se réveilla en sursaut. Elle était couverte de sueur. Encore ce rêve… Depuis qu’ils avaient quitté Omirelhen, la jeune femme avait passé ses nuits à sillonner cette cauchemardesque mer de glace. Ce cauchemar était si obsédant tel que Shari redoutait à présent d’aller se coucher le soir, de peur de revenir en ce lieu infernal. Jamais la jeune femme n’avait connu de rêves aussi vivides et réalistes. C’était comme si quelqu’un cherchait à lui imposer ces images durant son sommeil.

Shari ne pouvait s’empêcher de faire le lien entre ces songes et la vision qu’elle avait eu dans la forêt d’Oniros, après avoir été mordue par le Soksûnir. Cette scène avait fortement troublé Domiel, et Shari soupçonnait qu’elle n’était pas étrangère à son départ pour Dafashûn. Le mage n’était cependant plus là pour interpréter les nouvelles visions de la jeune femme. Il fallait cependant qu’elle en parle à quelqu’un. Après quelques hésitations, Shari avait décidé de s’en ouvrir à Daethos. Le Sorcami était après tout un shaman qui savait, en théorie, quel sens donner aux pensées les plus étranges.

Lorsque Shari avait raconté son rêve à l’homme-saurien, ce dernier était resté longtemps silencieux. Il avait finalement prononcé ses paroles, que Shari, presque malgré elle, avait gravées dans sa mémoire :

– Ce rêve est très troublant, princesse-Shas’ri’a. Il est possible que le poison du Soksûnir ait éveillé en vous la Vision. Cela est arrivé plusieurs fois dans l’histoire de mon peuple. Si tel est le cas, votre rêve est peut-être un aperçu du passé ou de l’avenir du monde, envoyé par l’esprit des sept. Interpréter la Vision est toujours hasardeux. Vous avez d’abord vu le feu, et maintenant la glace, deux éléments qui s’opposent et ne se rencontrent que lors des plus grand cataclysmes. C’est peut-être le symbole de la guerre qui déchire notre continent, mais cette interprétation est très optimiste.

– Optimiste ? Vous voulez dire qu’il faut s’attendre à pire ? avait demandé Shari, anxieuse.

– Je ne peux rien affirmer, princesse-Shas’ri’a. Ces scènes pourraient être une représentation de notre avenir, du sort qui est réservé au monde, mais il est difficile de le savoir avec certitude, sauf si vous subissez l’Onirûksos.

– L’Onirûksos ? Qu’est-ce donc, Daethos ?

– C’est une cérémonie durant laquelle les femmes de mon peuple qui possèdent la Vision ingèrent des graines de Saktharkha. Elles peuvent alors rêver tout en restant éveillées. Je ne l’ai cependant jamais essayé sur une humaine, et cela pourrait être très dangereux pour vous.

Daethos n’avait pas voulu en dire plus, et Shari, consciente qu’elle n’aurait probablement pas aimé les réponses à ses questions, n’avait pas osé insister. Elle avait donc quitté l’homme-saurien plus troublée qu’auparavant. Seules ses conversations avec Aridel l’avaient détournée des funestes pensées qu’elle formulait dans sa tête.

Comme promis, le prince-héritier d’Omirelhen s’était montré un élève assidu, et Shari avait réussi à lui enseigner une bonne partie des traditions de la cour de Sûsenbal. Il arrivait presque à converser en Sorûeni Oriental comme un noble des îles du couchant. La jeune femme en était venue à apprécier le temps qu’ils passaient ensemble. Elle s’interdisait cependant de céder à d’autres sentiments que l’amitié envers le prince. Le souvenir de son frère, le prince Sûnir, était encore trop vivace en elle. Parfois, dans des moments de fatigue ou de solitude il lui semblait apercevoir son visage, pesant sur elle comme un rappel de ce qu’elle avait perdu. Ces illusions disparaissaient cependant rapidement, et la jeune femme s’employait à les oublier, fuyant les sombres pensées qu’elles lui amenaient.

Shari se leva et commença à se laver le visage. Alors qu’elle était encore dans ses ablutions, elle entendit le son cristallin de la cloche du navire. Étrange, ce n’était pas encore l’heure du déjeuner. La jeune femme termina prestement sa toilette et sortit. Aridel et Daethos étaient déjà sur le pont, observant l’horizon, imités par un grand nombre de matelots.

– Que se passe-t-il ? demanda Shari.

– Nous avons une terre en vue ! répondit Aridel d’un ton excité. Nous sommes arrivés chez vous, Shari.

Et en effet, Shari, tournant la tête, put apercevoir la côte de Rigabal, la plus orientale des îles de l’archipel de Sûsenbal. Elle était de retour, dans ce pays qui avait été pendant presque vingt ans sa prison.