Prisons (4)

Prisons (4)

Daethos contemplait l’océan. Le Sorcami, ayant vécu toute sa vie dans la dense forêt d’Oniros, ne pouvait s’empêcher d’être émerveillé devant la splendeur et l’immensité de cette étendue d’eau. L’Océan Extérieur était assez grand pour contenir plusieurs milliers de fois les terres de sa tribu… Comment pouvait-on seulement concevoir une telle étendue ? C’était la deuxième fois que Daethos prenait la mer, et l’homme-saurien se sentait toujours aussi minuscule face à ce qui se trouvait devant ses yeux. Il était après tout le premier de son clan à s’aventurer hors de Sorcasard depuis des siècles. La première fois qu’il avait mis le pied sur un bateau, il avait dû surmonter l’inconfort de devoir sa vie aux quelques planches de bois assemblées par les humains. Une fois en mer, cependant, il avait découvert que respirer l’air marin était presque aussi grisant qu’une chasse en forêt. Le bruit du vent qui faisait claquer les voiles et l’omniprésente odeur d’iode avaient quelque chose d’exaltant qui semblait éveiller une fibre cachée au plus profond du Sorcami…

Alors qu’ils naviguaient lentement vers Sûsenbal, la terre natale de Shari, Daethos était le plus souvent laissé seul, perdu dans ses pensées. L’équipage, composé d’Omirelins, évitait l’homme-saurien comme la peste. Amusant, se disait Daethos, de constater comme un siècle d’alliance avec Sorcamien avait été vite oublié par les humains. Les préjugés et la haine reprenaient vite le dessus, surtout en temps de guerre. Seule Shari, toujours diplomate, acceptait de passer du temps avec le Sorcami. Elle ne pouvait cependant consacrer à Daethos que peu de son attention, occupée qu’elle était à enseigner à Aridel les rudiments de sa langue, le Sorûeni Oriental, ainsi que les subtilités de la cour de Sûsenbal. Les deux humains passaient beaucoup de temps ensemble depuis leur départ de Niûrelmar. Il arrivait parfois que Daethos soit convié à leurs sessions, mais les circonvolutions de la politique humaine échappaient au Sorcami presque autant que la nature des relations qu’entretenaient le prince d’Omirelhen et l’ambassadrice. Ainsi, la solitude était devenue pour l’homme-saurien une alliée familière, et c’est donc avec une certaine surprise qu’il vit Aridel s’approcher de lui.

– Bonjour, maître Daethos, salua l’ex-mercenaire.

– Bonjour, prince-Aridel, répondit laconiquement le Sorcami.

Un silence gêné s’ensuivit. Daethos, qui commençait à savoir lire quelques expressions humaines avait deviné que le prince avait quelque chose à lui demander. Après un long moment d’hésitation, l’ex-mercenaire finit par parler :

– J’ai une question à vous poser, Daethos, dit-il, et j’espère qu’elle ne vous offensera pas.

Le Sorcami, curieux, se tourna vers son interlocuteur.

– Ne vous inquiétez pas, prince-Aridel. Je ne suis pas facilement vexé. Demandez moi ce que vous voulez.

— Très bien. Vous êtes le seul Sorcami à bord, perdu au milieu d’humains dont la plupart vous méprisent. Vous auriez pu rester en Omirelhen avec Itheros, ou même retourner chez vous dans la forêt d’Oniros. Pourquoi avoir choisi de nous accompagner jusqu’à Sûsenbal, Shari et moi ?

Daethos sourit intérieurement. La question avait dû brûler les lèvres du prince d’Omirelhen depuis leur départ, deux semaines auparavant, et il s’était finalement décidé à la poser. Peut-être fallait-il y voir une petite marque de confiance de la part d’Aridel.

– Je n’ai pas qu’une seule réponse à cette question, prince-Aridel, mais ma raison première d’être avec vous aujourd’hui est le serment que mes ancêtres ont fait à Liri’a. Elle était la première humaine à franchir les frontières de notre territoire et à vivre parmi nous. Elle nous a montré qu’hommes et Sorcami n’ont pas forcément à s’affronter et peuvent vivre ensemble s’ils le veulent. Et le peuple d’Inokos par la voix de mon père, a juré de protéger son héritage et tous ceux qui étaient dignes de le recevoir. Vous faites partie de cet héritage, même si vous ne vous en rendez peut-être pas compte.

– Comment cela ? demanda Aridel. Je ne pense pas m’être montré particulièrement amical envers vous et votre peuple depuis notre rencontre.

– Peut-être plus que vous ne le pensez, prince-Aridel. Liri’a croyait en la possibilité d’une coexistence pacifique de nos deux peuples et a fait de cette cause la nôtre. Et alors que la guerre fait rage entre votre peuple et mes semblables, vous êtes les seuls à être venus vers nous, sans vouloir nous annihiler, malgré les préjugés qui nous séparent. Vous avez ainsi honoré la mémoire de Liri’a en nous ramenant son médaillon. Il est donc de mon devoir de respecter la parole de mes ancêtres et de vous aider et protéger par tous les moyens possibles. Vous êtes véritablement les héritiers de Liri’a.

Le Sorcami fit une pause, laissant le temps au prince d’Omirelhen d’absorber ses paroles. Au bout d’un moment, il reprit :

– J’ai aussi une autre raison, plus égoïste je l’avoue, de vous accompagner. Mon peuple a vécu reclus dans la forêt que vous appelez Oniros pendant des siècles. Nous sommes coupés du monde des hommes et de mes semblables depuis si longtemps que nous savons à peine à quoi la vie ressemble hors de nos frontières. Depuis ma naissance, j’ai entendu parler des royaumes de Sorcasard et de l’océan qui l’entoure sans jamais pouvoir les contempler de mes yeux. Et grâce à vous j’ai l’occasion de traverser l’immensité d’Erûsarden pour me rendre dans les îles du couchant. Pour rien au monde je n’aurai voulu manquer cela.

Aridel sourit.

– Je ne savais pas que les Sorcami pouvaient aussi ressentir la soif d’aventure. Voilà une raison que je ne comprends que trop bien et… oh !

Le jeune homme s’interrompit brusquement. Dans l’eau, toutes proches du navire, étaient apparues des formes sombres qui avaient à peu près la taille d’un homme. Elles nageaient dans le sillage du brick, comme indifférentes à ce qui se passait autour d’elles. C’était la première fois que Daethos voyait de si étrange créatures. Le bas de leur corps était longiligne et recouvert d’écailles, et se terminait par une puissante nageoire qui leur permettait de se propulser avec grâce dans l’élément liquide. A partir du tronc, cependant, leur corps était sensiblement différent. Les créatures semblaient dotées de bras puissant et d’un tête à l’allure presque humaine. Daethos n’eut cependant pas le temps de les voir en détail car les êtres étranges disparurent dans l’eau, laissant derrière elles une vague d’écume. Leur fugace apparition semblait avoir frappé Aridel.

– Vous… Vous avez vu comme moi Daethos ! C’était des sirènes !

 

Des sirènes ? Daethos en savait peu sur ces créatures mythique si ce n’était qu’elles étaient censées vivre dans l’eau et qu’elles étaient le symbole de la maison royale d’Omirelhen, la famille d’Aridel. Les sirènes existaient donc vraiment ? Le shaman en Daethos ne pouvait s’empêcher d’y voir un signe. Leur séjour à Sûsenbal promettait d’être intéressant…