Prisons (3)

Prisons (3)

Domiel suivait les Gardes Pourpres dans les rues de Trûpidel. Ses pensées se bousculaient. Neuf ans auparavant, son départ de Dafashûn ne s’était pas effectué dans les meilleures conditions, mais jamais il n’aurait imaginé être arrêté au moment même où il remettait les pieds sur les terres des Mages. Et par la Garde Royale, non moins ! Qu’est-ce qui pouvait lui valoir un tel traitement ? Les mages avaient-ils donc gardé l’œil sur lui ? Comment donc avaient-ils pu savoir qu’il arriverait à Trûpidel sur le Dragon de Mer ? Domiel ne pouvait que constater l’ampleur de son ignorance. Il n’avait aucune idée de ce que pouvait être, aux yeux du pouvoir royal, sa « haute-trahison ». Les gardes n’en savaient d’ailleurs probablement pas plus que lui. Ils étaient de simples exécutants de la volonté du roi, ou plus probablement du conseil des Archimages. Ces derniers, maîtres suprêmes des douze ordres de mages de Dafashûn, étaient à bien des égards les véritables dirigeants du royaume. Les Archimages… Domiel eut soudain une pensée terrible… Se pouvait-il que … Non, le mage se refusait à y croire. « Il » n’aurait pas osé ! Agir aussi bassement aurait terni sa réputation, qui était plus importante que sa vie. C’était forcément autre chose. Peut-être y avait-il un rapport entre son arrestation et ce qu’il savait sur Oeklos ? Ou peut-être s’agissait-il tout simplement de l’activation des boucliers de Niûsanif et Omirelhen ? Se pouvait-il que les mages cherchent à protéger Oeklos ? Etait-ce la raison de leur inaction face aux événements ? C’était plus qu’improbable… Jamais les mages n’auraient ainsi bafoué leur plus précieux commandement. Domiel ne pouvait à présent faire qu’attendre et espérer que ses questions trouveraient bientôt réponse.

Le mage était tout de même certain d’une chose : il connaissait l’endroit où les gardes le conduisaient. Il allait bien sûr être incarcéré dans la prison de Dafakin, la capitale, et la manière le plus rapide de la rejoindre était de voyager dans le Tube. Le Tube était l’une des plus grandes fiertés du royaume des mages, même si peu d’étrangers en connaissaient l’existence (il leur était d’ailleurs interdit). Il s’agissait un du plus bel héritages que les Anciens avaient laissé à leur descendants : un réseau souterrain qui reliait par tunnels toutes les plus grandes villes de Dafashûn. Ces tunnels étaient parcourus par des Porteurs, des véhicules utilisant la force magnétique pour avancer à une vitesse qu’aucun autre véhicule terrestre ne pouvait atteindre. Seuls les mages de l’ordre des Dalfblûnen, qui étaient les gardiens de la connaissance des forces physiques qui gouvernaient le monde, comprenaient vraiment ce qui faisait se mouvoir les Porteurs…

Cela faisait presque une décennie que Domiel n’était pas monté dans un Porteur, mais il commençait à se remémorer tous les petits détails de sa vie à Dafashûn. Les souvenirs affluaient en lui comme si une digue venait de se rompre dans son subconscient, inondant son esprit. Le mage et ses gardes entrèrent dans le cube de béton qui marquait l’entrée de la station de Trûpidel, et descendirent l’escalier en colimaçon qui menait au Tube à proprement parler. Ce dernier était délimité par une paroi transparente faite d’un matériau bien plus solide que du verre classique. Lorsqu’un Porteur arrivait, le Tube s’ouvrait pour permettre aux passagers de monter à bord, ce qui firent Domiel et son « escorte ».

Le Tube et le Porteur se refermèrent automatiquement, et l’engin démarra silencieusement. Domiel se sentit tiré en arrière par l’accélération brutale. Les souvenirs continuaient à l’envahir, et il revoyait des images qu’il croyait avoir depuis longtemps perdu dans les limbes de sa mémoire. Le mage commençait à prendre conscience de la réalité de ce qui l’entourait. Il était véritablement de retour chez lui, dans le pays où il était né et où il avait appris tout ce qu’il savait. Une vague de nostalgie le submergea alors. Il se revoyait étudiant à l’université de Dafakin, le dernier vestige concret de l’immense savoir des Anciens. C’était là qu’il avait prêté le serment des Agoblûnen, et était devenu un mage guérisseur. Et c’était là aussi qu’il avait rencontré Lanea…

Il avait essayé… Il avait tenté de garder les souvenirs de la jeune femme éloignés de son esprit aussi longtemps qu’il avait pu… Bien sûr c’était destiné à échouer. A présent l’image de celle qui avait été la cause principale de son exil s’imposait à lui avec une clarté inégalée. Il revoyait sa longue chevelure flamboyante, et l’éclat de ses yeux verts était aussi brillant que deux étoiles. Qu’était-elle devenue pensant ces neufs années ? Se souvenait-elle seulement de lui ? Autant de questions que Domiel aurait voulu garder enfouies, mais qui semblaient dominer toutes ses autres pensées. Il passa ainsi ce qui lui sembla être une éternité à se torturer jusqu’à ce qu’il sente la poussée en avant qui marquait le ralentissement du porteur. Ils étaient arrivés.

Le Tube s’ouvrit et les gardes se levèrent. Domiel fut invité à faire de même, et, entouré de cette escorte, il quitta la station pour remonter l’escalier qui conduisait à la prison de Dafakin.