Prisons (2)

Prisons (2)

Aridel regardait la côte d’Omirelhen s’éloigner avec regret. Encore une fois, il avait dû quitter sa patrie, le pays que sa famille avait juré de protéger, sans même prendre le temps de redécouvrir ses racines. Les relations de l’ex-mercenaire avec son père, le roi, avaient toujours été conflictuelles, mais Aridel ressentait maintenant une certaine culpabilité à l’idée d’abandonner le vieil homme en proie à la maladie. C’étaient pourtant les ordres du souverain qui avaient forcé le départ de son fils, et ils ne donnaient lieu à aucune interprétation possible. Aridel et Shari avaient tenté d’obtenir une nouvelle audience avec le roi pour en savoir plus et peut-être le faire changer d’avis, mais Redam Nidon les avait repoussé, prétextant que le maître d’Omirelhen avait besoin de repos.

La mort dans l’âme, Aridel, Shari et Daethos étaient donc repartis dès le lendemain vers Niûrelmar, le plus grand port d’Omirelhen. Shari avait tenu à ce que Daethos les accompagne, car elle pensait que sa présence les aiderait à convaincre l’empereur de Sûsenbal, son père, de la gravité de la situation en Sorcasard. Aridel, toujours un peu méfiant à l’égard du Sorcami avait hésité, mais il avait rapidement cédé.

Ils avaient ensuite pris place à bord du Phare Nocturne, un navire affrété par Omirelhen qui allait les conduire jusqu’à Sûsenbal. La frégate était partie avec la marée, et voguait à présent sur l’Océan Extérieur en direction de l’archipel où était née Shari.

Aridel n’avait jamais quitté le continent de Sorcasard. C’était donc la première fois qu’il allait mettre les pieds à Sûsenbal. Tout ce qu’il savait sur ce pays lui venait de ce qu’il avait appris dans son enfance, quand il lui arrivait de prêter attention aux trop nombreux tuteurs que lui avait assigné son père. L’archipel était composé de quatre îles principales. L’île de Sûsenbal elle même, où se trouvait la capitale de l’empire et le palais impérial. Venait ensuite l’île de Rigabal, à l’est, la plus grande de l’archipel, et qui était la patrie des meilleurs bâtisseurs de navires au monde. Lanbal, à l’ouest, servait de façade commerciale avec le continent d’Erûsard. Enfin, Eabal, au sud était une île au climat difficile et habitée par un peuple de pêcheurs et de bergers très superstitieux. C’était là pratiquement la totalité de ce savait Aridel sur les îles orientales. Il ignorait presque tout de la culture et des coutumes du pays où il se rendait. Il allait devoir compter sur Shari pour l’aider. Sans son aide, ce voyage risquait de rapidement virer à l’échec…

Comme si elle avait entendu les pensées de l’ex-mercenaire, le jeune femme apparut. Elle s’accouda à coté d’Aridel.

– Je vais regretter Sorcasard, dit-elle d’un ton étrangement triste qui semblait être l’écho des sentiments d’Aridel. Venir ici avait toujours été un de mes rêves, et j’ai la sensation de partir sans rien avoir accompli.

– J’ai le même sentiment, Shari, répondit Aridel. Et je ne vous parle pas des scrupules que j’ai à laisser mon père dans l’état où il est. Ma place devrait être auprès de lui… Je suis le seul héritier de la couronne d’Omirelhen.

– Oui, Aridel, et c’est une des raisons pour lesquelles je me demande si la décision du roi venait entièrement de lui…

Aridel avait bien entendu déjà suivi ces réflexions. Delia, sa sœur, semblait tenir à son poste de régente bien plus qu’elle ne l’aurait dû… Peut-être avait-elle, d’une façon ou d’une autre, influencé le roi ? Aridel avait été absent pendant si longtemps qu’il avait du mal à deviner les intentions de sa propre sœur. Il n’avait d’ailleurs jamais réellement été proche de Delia, du moins pas comme il avait été proche de son frère aîné, Sûnir.

Sûnir… La mort du premier fils du roi Leotel avait été une terrible perte pour Aridel, mais aussi pour Shari. L’ambassadrice avait en effet brièvement été l’amante du prince d’Omirelhen, du moins jusqu’à la bataille de Thûliaer où il avait tragiquement perdu la vie sous le regard même de son frère. Aridel se détourna vite de ce souvenir douloureux, qui lui faisait presque monter les larmes aux yeux. Il fit face à Shari.

– Je ne peux qu’espérer que Delia a avant tout à cœur le bien du Royaume, Shari. Elle est tout de même une princesse de la maison de Leotel, et notre famille a toujours agi de manière honorable. Et puis, peut-être que père se remettra vite…

– Espérons-le, Aridel. Mais à présent c’est avec ma famille qu’il va vous falloir composer, et je peux vous assurer que nombreux sont les courtisans du palais impérial qui ne sont dignes d’aucune confiance…

– J’ai beaucoup à apprendre, Shari, je le reconnais. Je suis un guerrier, pas un diplomate, comme vous avez pu vous en rendre compte à Niûsanif. J’espère que nous pourrons mettre à profit ce voyage pour combler mes lacunes. Je vais essayer de me montrer plus studieux, cette fois.

Shari eut un sourire mystérieux qui donnait à son visage un aspect charmant.

– La présence à la cour de Sûsenbal d’un homme qui n’est pas un menteur professionnel risque de perturber bien du monde et cela peut jouer à notre avantage. J’essaierai donc de ne pas trop vous pervertir.

Aridel rendit son sourire à la jeune femme.

– Ne vous inquiétez pas, il vous sera difficile de me pervertir plus que je ne le suis déjà, dit-il avec un clin d’œil, faisant allusion à ses escapades à Niûsanin.

L’ambassadrice éclata de rire.

– Vous êtes bien un homme, Aridel… Et ne vous inquiétez pas, Sûsenbhin est une cité où le vice n’est pas étranger…

– Je n’en doute pas… Mais j’essaierai de ne pas trop en profiter…

– Nous verrons bien, répondit la jeune femme, arborant une expression que l’ex-mercenaire eut du mal à interpréter.

Tout deux restèrent alors silencieux, observant le rivage d’Omirelhen disparaissant doucement à l’horizon.