Prisons (1)

Prisons (1)

C’était juste une fine ligne noire, qu’on distinguait à peine au travers du voile humide de l’océan. Ce simple trait représentait cependant un rêve que Djashim n’avait jamais cru devoir se réaliser. Devant lui se trouvait la côte de Dafashûn, le Royaume des Mages, le pays où, disait-on, tout devenait possible. Les mages étaient les véritables et indiscutables héritiers des Anciens, les hommes aux pouvoirs immenses qui avaient régné sur le monde avant d’être détruits par leur propre création, les Sorcami. Les habitants de Dafashûn avaient su préserver une partie de la science des Anciens, ce qui faisait d’eux le peuple le plus avancé d’Erûsarden.

Djashim était, comme nombre de garçons de son âge, fasciné par les mages. Il avait passé de nombreuses soirées à écouter les histoires des marins qui prétendaient avoir visité les terres du royaume magique. Ce n’est que bien plus tard qu’il avait appris que la plupart de ces histoires étaient des inventions. En effet, les simples mortels venant de Sorcasard et d’Erûsard n’avaient pas l’autorisation de s’aventurer hors des villes portuaires de Dafashûn, ni de pénétrer à l’intérieur du pays. Les portes de Dafakin, la légendaire capitale, étaient fermées à tous les étrangers. Cela n’empêchait pas les mythes consacrés à cette cité de foisonner, et Djashim en connaissait beaucoup. On racontait que les mages contrôlaient le climat au dessus de la ville, et jamais la pluie n’y tombait sans qu’ils ne l’aient décidé. Le moindre bâtiment de Dafakin était censé être plus somptueux que le Capitole de Niûsanin. Djashim enviait Domiel d’avoir pu vivre dans cette cité.

Le jeune garçon se tourna vers le mage qui, tout comme lui, était sorti pour observer le rivage qui s’approchait. Djashim était extrêmement reconnaissant à son aîné de l’avoir soigné. Il savait que sans la présence de Domiel, il aurait probablement perdu sa jambe. Les chirurgiens de la marine de Niûsanif étaient loin de posséder son savoir. Grâce aux remèdes et aux soins de Domiel, son membre blessé guérissait avec une rapidité surprenante, et Djashim pouvait déjà presque marcher sans béquille.

Au cours de la semaine qu’il avait passé à bord du Dragon de Mer, le jeune garçon avait eu de longues discussions avec Domiel. Ces dernières finissaient souvent en interrogatoires, poussés par la curiosité insatiable de Djashim. Malgré tout, les liens entre Domiel et lui s’étaient resserrés, et Djashim était triste de devoir le quitter…

Comme à son habitude, le jeune garçon ne put s’empêcher de poser une question, quitte à interrompre le mage dans ses pensées.

– Vous savez quel est ce rivage, maître Domiel ?

Le mage eut un sourire amusé, comme s’il s’était attendu à la question de Djashim.

– Je ne suis pas un marin, Djashim, donc je ne peux pas te dire exactement où nous sommes, mais comme notre port d’arrivée est Trûpidel, je suppose que c’est la rade de la ville qu’on aperçoit au loin…

– C’est une grande ville ? demanda tout de suite Djashim, la question lui brûlant les lèvres.

– C’est un port assez important, mais pas autant que Sorcastel, plus au nord. Trûpidel est un point de passage obligé pour les navires en provenance de Niûsanif, donc je pense que nous allons voir un certain nombre de tes compatriotes.

Une réponse pas vraiment satisfaisante. Il voulait voir des mages, pas des Niûsanifais ! Le jeune garçon décida cependant de ne plus presser son aîné, sentant que ce dernier n’était plus vraiment d’humeur à répondre à une multitude de questions. Djashim se contenta donc d’observer la côte qui se rapprochait.

***

Le port de Trûpidel était décevant. Comme l’avait indiqué Domiel, il n’était pas très grand, et même bien plus petit que les docks de Niûsanin, la ville natale de Djashim. Cependant ce n’était pas sa taille qui embêtait le plus le jeune garçon, mais bien le fait que ce port n’avait rien d’exceptionnel, à part la chaleur moite qui y régnait. Les quais et les navires ressemblaient presque en tout point à ce qu’on pouvait voir à Niûsanif, et seul le pavillon de certains bateaux trahissait leur origine étrangère. Aucun bâtiment ou artéfact magique ne venait stimuler l’imagination débordante de Djashim. Il y avait juste des voiles, du bois, des cordages et de la pierre, comme à Niûsanif. Même le bruit des oiseaux marins et des dockers était le même que dans son pays…

Le Dragon de Mer, après une longue manœuvre, avait pris place le long d’un quai, et les matelots étaient en train de mettre la passerelle en place. La chaleur était véritablement étouffante. Le sud de Dafashûn bénéficiait d’un climat tropical qui était rapidement pesant si on n’y était pas habitué. L’humidité marine ne faisait que renforcer cette sensation désagréable, et Djashim n’avait qu’une hâte, quitter le pont du navire et se mettre à l’ombre !

Enfin la passerelle fut installée. Djashim était prêt à s’y précipiter, béquille ou non, mais il se ravisa. Il y avait des blessés à bord bien plus graves que lui, qui devaient passer en premier. D’ailleurs, à la grande surprise du jeune garçon, des hommes étaient en train de monter à bord…

Ils étaient une demi-douzaine, d’allure très officielle. Ils portaient d’ailleurs tous un uniforme de couleur rouge-violette. Ils étaient armés d’une épée large et courte, et portait un casque fait d’un matériau étrange qui leur donnait un air légèrement menaçant. Djashim, curieux, se rapprocha alors qu’ils prenaient pied sur le pont. Le capitaine était déjà là pour les accueillir.

– Salutations, dit l’un d’eux en Dûeni (C’était une langue que Djashim ne parlait pas très bien, mais il arrivait tout de même à la comprendre). Ce navire est-il bien le Dragon de Mer, de Niûsanin ?

– Oui, monseigneur, répondit le capitaine. Je suis Ithaylîn, maître à bord. C’est un honneur pour moi que de recevoir la garde pourpre sur cet humble bateau. Nous avons beaucoup de blessés à transporter et…

– Nous ne sommes pas là pour vos blessés, coupa le garde. Voyez cela avec les autorités du port. Tout ce qui nous intéresse, c’est de savoir si vous avez à bord un dénommé Domiel Easor, ressortissant de Dafashûn ?

Devançant la réponse du capitaine, Domiel, qui était resté en retrait, s’avança.

– Je suis Domiel Easor, disciple de premier rang de l’ordre des Agoblûnen. Que désirez vous, lieutenant ?

Sans un mot, celui que Domiel avait appelé lieutenant fit un signe à ses hommes, lesquels s’approchèrent de Domiel et le saisirent promptement. Le lieutenant annonça alors d’un ton formel.

– Au nom de Friel, deuxième du nom, Roi des Mages et Gardien de l’Ancien Savoir, nous vous arrêtons, Domiel Easor, pour crimes envers la couronne et le conseil des archimages. Veuillez nous suivre sans faire d’histoire, je vous prie.

Djashim, stupéfait, ne put qu’assister impuissant à la scène alors que les gardes emportaient Domiel…