Passé (6)

Passé (6)

Dans la sombre cellule qu’avait occupée Domiel, les secondes se transformaient en heures. Djashim, assis par terre, avait pleinement conscience qu’il était en train de vivre la partie la plus dangereuse du plan de Lanea. Jusque là, tout s’était déroulé sans anicroches, et le jeune garçon avait plusieurs fois loué l’incompétence des gardes de la prison. Jamais deux étrangers n’auraient pu pénétrer si facilement dans les geôles de Niûsanin. Si seulement la chance pouvait continuer à leur sourire…

Djashim n’avait absolument aucune envie de passer le reste de sa vie à croupir dans cette prison miteuse. Il guettait donc chaque bruit, espérant entendre les pas de Lanea qui s’approchait.

S’il avait pu imaginer qu’il retrouverait un jour dans le pénitencier de la capitale du royaume des mages… Le jeune garçon réalisait de plus en plus que ceux qu’il avait pris pour des surhommes n’étaient en fait pas si différent de lui. Seule leurs connaissances héritées des Anciens les séparaient du reste des hommes. Ils n’étaient pas, comme le prétendaient certains à Niûsanin, les représentants d’Erû parmi les mortels, mais de simples êtres humains, avec leurs faiblesses et leurs défauts. Cette révélation rendait Djashim un peu triste. Il y avait quelque chose de rassurant à penser que le monde était protégé par des êtres aux pouvoirs surnaturels, et perdre cette illusion laissait comme un vide.

Un cliquetis métallique se fit entendre. Quelqu’un manipulait la serrure. La porte s’ouvrit, laissant apparaître Lanea.

– Dépêche toi, Djashim, chuchota-t’elle. Il nous faut partir le plus vite possible.

Le jeune garçon se leva, et Lanea le prit par le bras. Ensemble, il retraversèrent les couloirs de la prison de Dafakin, jusqu’à atteindre l’entrée. Lanea s’approcha du garde en faction, le même sergent désabusé qui les avait laissé entrer.

– Sergent, comme le montrent mes ordres, je dois à présent transférer ce prisonnier intramuros. Nous sommes attendus dans moins d’une demi-heure par l’archimage Omoniel.

Le garde leva un regard irrité vers Lanea. Il en avait clairement assez d’être dérangé.

– Oui, oui, les papiers sont en ordre. Vous pouvez sortir.

La jeune femme ne se fit pas prier, et, entraînant Djashim, passa la porte de la prison. Une fois hors de vue, tous deux se mirent à courir en direction de l’ouest.

***

L’air était lourd et moite, et malgré le vent, la sueur ne tarda pas à couvrir le corps de Djashim. Le jeune garçon n’y prêtait cependant guère attention, tant il était heureux du succès de leur plan. Bientôt, ils atteignirent l’orée d’un bois, où Domiel, caché, les attendait. Le mage avait un air soucieux. Son visage s’éclaira cependant lorsqu’il vit ses deux sauveurs. Il s’approcha de Djashim, et, dans un geste inattendu, le serra dans ses bras. Il se tourna ensuite vers Lanea.

— Merci mille fois à tous les deux pour ce que vous venez de faire. Les risques que vous avez pris pour me faire sortir de cette prison sont incommensurables. Comment vas tu pouvoir justifier cela à Omoniel, Lanea ? Il finira bien par découvrir que tu as quelque chose à voir avec mon évasion.

La jeune femme éluda la question.

– Ne t’inquiète pas, Omoniel n’est pas si dur que cela à manipuler. Je m’n occuperai plus tard. Pour l’instant nous devons penser à toi : iu n’es pas encore tiré d’affaire. Il faut que tu rejoignes Erûdinas au plus vite pour embarquer sur le premier navire en partance vers Sorcasard. De là, tu…

Domiel coupa la jeune femme.

– Non, Lanea, je ne peux pas retourner en Sorcasard.

Le ton du mage était péremptoire. Il leva le bras en direction du nord.

Il faut absolument que je rejoignes le massif des Lanerpic au plus vite. Les réponses sont là-bas, ajouta-t’il d’un air mystérieux.

Lanea se figea sur place.

– Les Lanerpic ? Mais de quoi parles-tu ? Qu’est-ce que tu veux faire au au milieu de ces volcans endormis ? Il n’y rien là bas que de la pierre et de la glace.

– Lanea, si j’ai pris le risque de revenir en Dafashûn, rompant mon propre serment, c’est pour avertir notre peuple de la menace que représente Oeklos, expliqua Domiel. Mais pendant ma détention, j’ai appris de la propre bouche de ton mari que le roi et le conseil des archimages sont déjà conscients de ce danger. Nos dirigeants sont cependant trop lâches pour tenter de le contrer. Ils préfèrent obéir à ses directives et perdre leur liberté plutôt que de risquer leur vie.

Lanea afficha sa surprise.

– Que veux-tu dire ? J’avoue ne pas savoir grand chose de cet Oeklos, à part qu’il a envahi la moitié de Sorcasard. Je ne pensais même pas qu’il représentait un dager pour Dafashûn.

Domiel, le regard attristé, répondit d’un ton grave.

– Voilà bien ce qu’est devenu le royaume des mages : un état enclavé dont les habitants sont coupés de la réalité du monde… Omoniel m’a révélé qu’Oeklos n’est autre que le mage noir Egidor, l’émule de l’infâme Cersam Gindûn. Il représente un défi comme notre peuple n’en a jamais connu, et nos dirigeants restent là sans rien faire.

– Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui les empêche d’agir ?

– Oeklos prétend avoir le pouvoir de réduire Dafashûn à néant si nous tentons de le contrer. Cela ne pourrait être qu’une fable destinée à faire peur au roi, mais s’il détient réellement une telle puissance, je suis à présent persuadé que sa source se trouve au cœur des volcans des Lanerpic. J’entends donc bien m’y rendre. Soit cette arme destructrice existe, et je la neutraliserai, soit elle n’existe pas et j’en apporterai la preuve au conseil des Archimages pour les pousser à agir.

Lanea semblait comme abasourdie. La jeune femme n’avait de toute évidence pas eu connaissance de l’ultimatum d’Oeklos avant que Domiel ne le mentionne. Elle se ressaisit cependant vite.

– Tu penses à la mythique centrale des anciens, dans le mont L1 ?

Domiel sourit.

– Ton esprit est toujours aussi vif, à ce que je vois. Oui, je suis sûr que la centrale a à voir avec cette menace, d’une manière ou d’une autre.

– Mais comment peux tu en être si sûr ? C’est plus une légende qu’autre chose. Aucun mage n’y a mis les pieds depuis des siècles.

– Tu vas peut-être te moquer de moi, mais mon meilleur indice provient d’une vision. Alors que j’étais en Niûsanif, accompagnant l’ambassadrice de Sûsenbal, cette dernière a été mordue par un Saksûnir, et a vu en rêve Dafakin en proie aux flammes. Mais ce qui est révélateur dans son rêve est que la ville embrasée sentait le soufre…

– Le soufre, coupa la jeune femme. Tu penses donc à un volcan.

– Oui, Lanea, et L1, le plus grand volcan au monde, est le meilleur candidat pour obtenir des réponses à ces questions. En tout cas ce n’est pas un indice que je peux me permettre d’ignorer.

Djashim, qui était resté silencieux pendant cette conversation, ne put réfréner sa curiosité plus longtemps.

– C’est quoi L1 ?

Domiel sourit de nouveau.

– Et bien Djashim, comme je viens de le dire, il s’agit de la montagne la plus haute du monde. Elle se trouve au nord, en plein centre du massif des Lanerpic. C’est ma destination, mais je ne vous demanderais pas, à toi et Lanea de prendre des risques inutiles. Je pense que le mieux pour vous est de rejoindre Niûsanif : vous y serez en sécurité pour le moment, et…

– C’est absolument hors de question ! s’exclama Lanea. Si tu crois que je t’ai sorti de le prison de Dafakin pour te laisser aller seul au devant du danger, tu te trompes. Je n’ai plus l’intention de te quitter à présent : je t’accompagne.

Le ton de la jeune femme ne laissait aucune place à contestation. Domiel ne put donc que l’embrasser en réponse à ces paroles.

– Je te connais trop bien pour essayer de te convaincre d’abandonner ton idée. Ta compagnie sera la bienvenue. Je crains juste la réaction d’Omoniel quand il découvrira que tu as disparu… Mais nous ne serons pas trop de deux pour affronter les Lanerpic… Et toi, Djashim, souhaites-tu également venir ?

Le jeune garçon n’eut aucune hésitation : la curiosité était la plus forte.

– Oui, je vous suis, Domiel.

– Dans ce cas, nous aurons le temps de discuter en chemin. Je suppose que tu avais prévu quelques vivres pour mon voyage vers Sorcasard, Lanea.

La jeune femme acquiesça et partit chercher les sacs qu’elle avait caché non loin de leur point de rendez-vous. Sans plus attendre, les voyageurs improvisés partirent en direction du nord et de l’aventure qui les attendait.