Passé (5)

Passé (5)

Domiel avait du mal à trouver le sommeil. Les pensées tourbillonnaient dans sa tête jusqu’à lui en donner la migraine. Comment réconcilier tout ce qu’il avait appris ? Oeklos était un mage noir. Soit ! Mais quelle conclusion pouvait-on en tirer ? Et quel était le lien, s’il en existait un, avec la vision de Shari ? Y’avait-il un rapport avec la prophétie d’Oria ? Comment Oeklos s’était-il procuré l’arme des Anciens qui lui avait permis de ravager Sorcasard ? Etait-ce avec cette même arme qu’il menaçait Dafashûn, ou disposait-il d’autres pouvoirs ? Il fallait découvrir les réponses à toutes ces questions avant qu’il ne soit trop tard.

Domiel s’assit et prit une grande inspiration. Prenons le problème par la racine, se dit-il. Shari avait vu Dafakin en proie aux flammes. Si sa vision était bien un aperçu du futur, cela signifiait que l’arme dont disposait Oeklos avait, d’une manière ou d’une autre un rapport avec le feu… Domiel ne pouvait rejeter le rêve de l’ambassadrice : ce ne pouvait pas être une simple coïncidence. Même si de nombreux mages considéraient l’interprétation des rêves comme une discipline indigne de leur science, Domiel avait quant à lui gardé l’esprit ouvert. Ce qu’avait vu Shari était bien trop troublant pour être oublié. Il se souvint alors d’un détail que lui avait conté la jeune femme. Elle avait senti dans son rêve une odeur de soufre… du soufre… Se pouvait-il que… Oui ! c’était la seule explication possible ! Ou au moins un début de piste. Il fallait le vérifier sur place ! Mais comment faire alors qu’il était coincé dans cette prison…

Domiel sursauta. Des pas approchaient. Encore une visite ? Qui cela pouvait-il être à cette heure de la nuit ? Le procès du mage ne devait pas avoir lieu avant plusieurs jours. Peu importait : rélisant qu’il tenait une chance de fuir, Domiel se tint sur le qui-vive, prêt à bondir sur quiconque ouvrirait la porte. Il fallait jouer le tout pour le tout…

Une clé se mit à tourner. La porte de sa cellule s’entrouvrit, laissant apparaître un visage qui surprit tellement Domiel qu’il en tomba presque à la renverse.

– Lanea ! s’exclama-t’il, la voix rauque.

C’était la première fois en dix ans qu’il revoyait le visage de celle qu’il avait failli épouser. La jeune femme avait très peu changé, et passé le premier moment de stupeur, Domiel sentit son cœur bondir. Il se rendait compte à quelle point la chevelure flamboyante et les yeux d’émeraude de Lanea lui avaient manqué. Même si les courts moments de bonheur qu’ils avaient vécu ensemble avaient couté au mage sa carrière et son foyer, il n’en regrettait pas une minute. Et en revoyant celle qui était maintenant la femme d’Omoniel, il se rappela à quel point l’archimage avait gâché leurs vies.

Comme pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un rêve, Domiel approcha sa main du visage de la jeune femme et le toucha. Sa peau était douce, et ce simple contact fit surgir une pléthore de souvenirs dans la tête du mage. Il regarda Lanea droit dans les yeux. Non ce n’était pas une hallucination. Comme pour le confirmer, la jeune femme s’approcha de Domiel et l’embrassa longuement. Ses yeux étaient couverts de larmes.

– Domiel ! Je te trouve enfin, finit-elle par dire, décollant ses lèvres de celles du mage.

Ce dernier était encore sous le choc. Que faisait-elle donc là ? C’était on ne peut plus dangereux ! Détournant le regard, il remarqua pour la première fois la deuxième forme qui accompagnait la femme qu’il n’avait jamais cessé d’aimer. Quand il reconnut ce second arrivant, il émit un nouveau cri de surprise.

– Djashim ! C’est impossible ! Mais que…

Lanea le fit taire en posant le doigt sur ses lèvres. Bien sûr, comprit Domiel. Ils étaient là pour le faire évader. Les explications viendraient après.

– Nous n’avons pas beaucoup de temps, chuchota Lanea. Enfile cette tenue rapidement.

Elle lui tendit une tunique pourpre, identique en tout point à celle qu’elle portait. Domiel comprit alors le plan de la jeune femme. Tout en s’exécutant, il ne put s’empêcher de protester.

– Tu as pris un risque énorme. Si Omoniel découvre…

– Nous en parlerons plus tard. Dépêche-toi. Djashim va prendre ta place temporairement, le temps que nous te fassions sortir. Je reviendrai le chercher après, mais nous devons agir rapidement, avant que les gardes ne se mettent à soupçonner quelque chose.

Domiel n’avait plus qu’à obtempérer. Une fois sa tenue de garde pourpre enfilée, il suivit Lanea qui referma la porte de sa cellule sur Djashim.

La prison semblait vide, et était parfaitement silencieuse. Ils ne croisèrent aucun garde jusqu’à l’entrée principale où se tenait un seul homme en faction, avachi sur une chaise. La criminalité était très peu présente à Dafakin, et les gardes pourpres de la capitale avaient souvent tendance à se montrer laxistes. Ceux affectés à la prison étaient d’ailleurs souvent les moins compétents d’entre eux, ceux auxquels on ne pouvait pas confier d’autres tâches.

Lanea s’approcha du gardien.

– Nous sommes rappelés en urgence au palais de justice. Ils ont besoin de deux gardes pour une mission importante. Je crois que ça a à voir avec le jeune garçon que je viens d’apporter ici. Je me suis permis de réveiller Poren, pour m’accompagner, dit elle en désignant Domiel.

Le garde regarda le mage. Il empestait l’alcool et ses yeux injectés de sang trahissaient sa fatigue. Lorsqu’il parla, sa voix était pâteuse

– Poren… Je ne te connais pas…

Instantanément Domiel se mit au garde à vous.

– Soldat Locus Poren, cadet du troisième régiment, actuellement en apprentissage à la prison, sergent ! Je suis arrivé aujourd’hui.

Domiel croisait les doigts intérieurement. Son cœur battait la chamade. Le garde produisit alors un rot tonitruant.

– Ah d’accord. La prochaine fois annonce-toi sur le registre en entrant, dit il en posant le doigt sur un cahier tâché de graisse. Il faut faire les choses dans les règles, ici.

Le gardien n’avait pas l’air particulièrement convaincu par ce qu’il venait de dire. Il émit un bâillement fatigué.

– Allez-y. Et dites aux juges de mieux préparer la paperasse la prochaine fois…

Domiel, retenant un sourire, suivit Lanea à l’extérieur. Il faisait nuit, et le souffle frais du vent était comme un doux rappel de la situation de Domiel. Il était libre…