Passé (4)

Passé (4)

Une fois de plus, Daethos se retrouvait sur le pont d’un navire, contemplant le bleu de l’océan. Du Sorcami qui, quelques mois auparavant, n’avait jamais quitté la végétation luxuriante de sa forêt natale, il était devenu un voyageur rompu à la mer.

La traversée jusqu’à l’île d’Eabal avait jusqu’à présent été très calme, aussi monotone que le voyage qui l’avait amené dans l’archipel de Sûsenbal. Cependant, alors qu’ils se rapprochaient des côtes de l’île la plus méridionale de l’empire, le temps avait commencé à se gâter. L’air avait pris une odeur étrange, se chargeant d’humidité, et le vent soufflait de plus en plus fort. Sur la mer, les vagues se creusaient, faisant tanguer parfois violemment le navire qui transportait l’homme-saurien et son compagnon Aridel.

Ce bateau était d’une conception très éloignée des navires Omirelins ou Niûsanifais. Il n’avait que deux mâts, et les voiles, de formes triangulaire, ne ressemblaient en rien à celles qu’avait pu voir Daethos auparavant. Elles semblaient presque satisfaire à un besoin plus décoratif qu’utile.

L’équipage du navire semblait quant à lui vouloir éviter les deux voyageurs (ou plutôt prisonniers) comme la peste. C’était tout juste si ces marins adressaient la parole à Aridel, et ils se détournaient dès qu’ils voyaient Daethos. Le Sorcami voyait bien que ces hommes superstitieux le percevaient comme quelque démon qui allait porter malheur au navire. Ils n’attendaient probablement qu’une chose : que Daethos quitte leur navire, et Aridel avec lui.

Ce fut donc avec une certaine surprise que l’homme-saurien constata que le capitaine du navire était en train de s’entretenir avec le prince d’Omirelhen. L’homme à la peau dorée semblait passablement agité, et le fait qu’Aridel ne comprenne qu’un mot sur deux de ce qu’il disait n’était pas pour le calmer. Au bout d’un moment, cependant, Daethos vit le prince d’Omirelhen acquiescer d’un air grave. Les deux hommes se séparèrent, Aridel se dirigea vers le Sorcami.

— Le capitaine souhaite que nous regagnions nos cabines, expliqua-t’il à Daethos. Il y a apparemment une sérieuse tempête qui se prépare, et d’après lui, notre présence ne ferait que distraire l’équipage… Je n’ai pas l’impression que cet homme sache vraiment ce qu’il fait, confia alors Aridel.

Daethos, surpris de cette confidence ne savait quoi répondre. Il finit par dire.

— Il n’y a pas grand chose que nous puisssions faire, prince-Aridel. Nous ne ssommes pas vraiment les bienvenus ici.

Aridel regarda le Sorcami, semblant peser ses mots.

— Vous avez probablement raison, finit-il par dire. Nous ne pouvons qu’obéir et nous retirer. Mais tenez-vous prêt à tout, je n’ai jamais vu un capitaine si peu sûr de lui.

Sans ajouter un mot, le prince d’Omirelhen descendit vers sa cabine. Daethos, après avoir jeté un dernier coup d’oeil à l’océan gris, le suivit. Les deux cabines qui leur avaient été attribuées se trouvaient à l’arrière du navire. Daethos entra dans la sienne et s’installa sur son lit. Désœuvré, il finit par s’assoupir.

***

L’homme-saurien se réveilla en sursaut. Il venait d’être projeté contre un des murs de la cabine. Le vent rugissait furieusement à travers les planches de bois de la coque, et le navire penchait dangereusement, tanguant d’un coté et de l’autre. Au loin, Daethos entendait des cris qui étaient tout sauf calmes.

Une situation était on ne peut plus anormale, pensa l’homme-saurien. Poussé à la fois par la curiosité et l’instinct de survie, Daethos sortit de sa cabine, au mépris des ordres du capitaine. Aridel était déjà dans le couloir, montant péniblement le petit escalier qui menait au pont supérieur.

Un mouvement brusque du navire faillit faire chuter le prince d’Omirelhen, mais Daethos le rattrapa.

— Merci, dit simplement Aridel. C’est bien ce que je soupçonnais : cet incapable de capitaine ne sait pas mener un navire dans une tempête. Il prend les vagues de travers, et nous sommes en train de prendre l’eau. Il faut absolument que je voie cet imbécile.

Prendre l’eau ? Daethos mit un petit temps avant de comprendre l’expression. Le navire était en train de sombrer. L’homme-saurien réprima une vague de panique et s’élança à la suite du prince d’Omirelhen qui était déjà sur le pont.

L’extérieur était un véritable enfer. Daethos n’avait jamais vu les éléments aussi déchaînés. Le vent soufflait si fort qu’on n’entendait plus rien. La pluie et les embruns brouillaient la vision et trempaient les vêtements de l’homme-saurien. Il était pénible de simplement placer un pied devant l’autre. Bien sûr, le fait que le navire fusse penché n’aidait en rien la progression des deux compagnons. Les membres d’équipage qu’ils croisaient semblaient proprement affolés, ce qui n’était pas fait pour rassurer Daethos. Il n’y avait d’ailleurs clairement rien à en en tirer, comme Aridel le constata en tentant de parler à l’un de ces hommes. Le prince d’Omirelhen se rapprocha de son compagnon et cria :

— Impossible de savoir où se trouve le capitaine, et il n’y a personne à la barre ! Le navire est en perdition ! Si nous voulons survivre, il nous faut trouver un canot. Suivez-moi !

Au moment même où Aridel prononçait ces mots, un choc terrible secoua le navire. Daethos, perdant soudainement l’équilibre, fut projeté par dessus bord. En un instant, il vit l’éclat sombre et froid de l’eau qui se rapprochait. Lorsque son visage entra en contact avec le liquide, ce fut comme s’il venait de recevoir un coup de massue. Le Sorcami perdit connaissance.