Passé (2)

Passé (2)

Aridel observait les vêtements qui lui avaient été apportés d’un air dubitatif. Il avait devant lui un pantalon et une veste de soie verte qui se fermait à l’aide d’une ceinture d’un blanc immaculé. En guise de chaussures, il avait reçu de simples sandales en bois qui se révélèrent très inconfortables, rendant la marche difficile. Le prince d’Omirelhen finissait par se demander si cette tenue n’avait pas été choisie exprès pour le mettre mal à l’aise. D’après ce que lui avait appris Shari, ce genre de manigances faisait partie des coutumes habituelles du palais. Si c’était le cas, il s’agissait d’une humiliation de plus pour l’ex-mercenaire. La cour impériale de Sûsenbal ne se comportait clairement pas avec lui comme avec un dignitaire d’un royaume allié. Shari l’avait prévenu du mépris qu’affichaient les Sûsenbi envers les étrangers, mais elle ne l’avait pas préparé à cela.

Aridel tourna la tête vers Daethos. Paradoxalement, le Sorcami avait été autorisé à conserver ses vêtements. Les serviteurs avaient peut-être eu peur des réactions de l’homme-saurien s’il avait été forcé à enfiler cette tenue. Au vu de leur expression, cependant, Aridel soupçonnait qu’ils étaient trop dégoutés pour approcher cet être à l’allure de reptile. Encore un point qui les différenciait des Omirelins. Même si Aridel avait toujours ressenti de la méfiance envers Daethos, particulièrement après ce qu’il avait vu en Fisimhen, jamais il n’avait considéré l’homme-saurien avec mépris. Cela venait peut-être du fait qu’Omirelhen avait longtemps entreenu des relations presque amicales avec Sorcamien, mais Aridel considérait que tout être intelligent méritait un minimum de respect. Et Daethos faisait preuve, par bien des cotés, d’un grande sagesse, Aridel se devait de le reconnaître. Il jugeait donc très sévèrement le comportement des semblables de Shari.

Aridel tenta de chasser ces idées. Ce n’était probablement pas le bon état d’esprit à avoir avnt de s’engager dans des pourparlers diplomatiques avec un chef d’état étranger….

Un serviteur frappa à la porte. Aridel ouvrit. L’homme se mit à parler dans un Dûeni quasi incompréhensible.

– Son altesse impériale vous fait l’honneur d’une audience. Veuillez me suivre s’il vous plait.

Aridel acquiesça et fit signe à Daethos. Le serviteur arrêta cependant le Sorcami.

– Pas vous ! L’empereur refuse de revoir un homme-saurien dans sa salle du trône.

Le mot hommme-saurien avait été dit avec un tel ton de dédain qu’Aridel faillit gifler le serviteur. Il dut prendre sur lui pour se retenir. L’ex-mercenaire soupçonnait que cette impolitesse était un nouveau message de la part de l’empereur. Il n’allait pas tomber dans le piège qui lui était tendu. Sa présence et celle du Sorcami n’étaient clairement pas les bienvenues au palais impérial : il fallait donc se montrer exemplaire. Le prince d’Omirelhen ne pouvait que subir ces multiples humiliations : il n’était pas venu à Sûsenbal pour provoquer un scandale, mais pour demander l’assistance de l’empereur, et c’était bien ce qu’il comptait faire. Il suivit donc seul le serviteur vers la salle d’audience.

Alors qu’ils passaient au détour d’un couloir, un garde se jeta littéralement devant eux, un sabre à la main. Par réflexe, Aridel porta la main à sa ceinture, mais il n’était évidemment pas armé. Le garde ordonna alors en Sorûeni :

– N’avancez plus ! Par décret impérial, nul n’est autorisé à approcher de la salle du trôle aujourd’hui. Les étrangers sont sommés de se rendre à la salle du conseil immédiatement !

Aridel eut du mal à cacher sa surprise. Quelle était encore cette nouvelle affaire ? Aridel ne pouvait rien faire d’autre qu’obtempérer, et, la mort dans l’âme, il suivit le garde.

***

La salle du conseil se trouvait dans une aile du palais directement opposée à la salle du trône et il fallut bien cinq minutes à Aridel et son guide pour la rejoindre. Le prince d’Omirelhen y était de toute apparence impatiemment attendu car on le fit rentrer sur le champ, sans même annoncer son nom ou son titre.

La pièce dans laquelle il pénétra était grande, mais sa fonction était clairement bien plus utilitaire que la salle du trône, et elle était loin d’en égaler le faste. Au centre se trouvait une table basse en forme de U autour de laquelle une douzaine d’hommes âgés étaient assis. Ces conseillers n’avaient pas de sièges, mais se tenaient simplement à genoux sur un tapis moelleux, l’air très digne. La plupart d’entre eux observaient Aridel avec une hostilité non dissimulée. Au centre de la pièce, encerclés par les conseillers, se trouvaient Daethos et Shari. Ils avaient très probablement, tout comme Aridel, été amenés là de force. L’ambassadrice affichait une expression anxieuse que le prince d’Omirelhen ne lui avait jamais vu. Voilà qui était peu rassurant.

Aridel n’avait pas revu sa compagne de voyage depuis la veille, et ses sentiments envers elle n’étaient que confusion… Il tenta de lui parler, mais se ravisa : il n’avait aucune idée de la conduite à tenir, malgré les cours que lui avait prodigué l’ambassadrice. Tout ce qu’il savait c’était que cette réunion impromptue ne présageait rien de bon. Au minimum, cela allait retarder l’accomplissement de leur mission, et Aridel n’osait pas imaginer le pire. Le prince d’Omirelhen prit donc place à coté de Daethos. Lorsqu’il fut en position, l’un des conseillers se leva.

– Étrangers ! dit-il dans un Dûeni mâtiné d’un fort accent. Vous avez été convoqués ici car vous êtes soupçonnés de collusion avec la princesse Shas’ri’a ici présente, dans le but de mettre à mort le prince Bilêren, héritier du trône impérial de Sûsenbal. Celui-ci est décédé ce matin, des suites d’une attaque vicieuse porté contre sa personne. Le chagrin de l’empereur est si grand qu’il a délégué ses pouvoirs au conseil afin qu’il fasse la lumière sur cet assassinat.

Aridel allait ouvrir la bouche pour se défendre, mais un regard de Shari le fit taire. Le conseiller reprit :

Cette réunion du conseil n’est pas en soi un procès. Nous ne disposons pas encore de preuve suffisantes de la duplicité de la princesse et de votre implication, et conformément à nos lois, vous ne pouvez donc pas comparaître devant la justice impériale. Nous nous contenterons donc de décider ici si vous êtes aptes à rester dans l’enceinte du palais où si vous constituez un danger potentiel pour la sécurité de l’empereur. Gînoni, vous avez la parole.

Un petit conseiller au regard fuyant se leva. Il semblait un peu plus jeune que les autres, mais sa voix avait un timbre désagréable.

– Conseillers de l’empereur, laissez moi vous rappeler les faits. La princesse Shas’ri’a a été aperçue se rendant dans les quartiers de ces étrangers tard la nuit dernière. Ce matin, nous avons découvert le prince Bilêren, étranglé dans sa propre chambre. Comment ne pas faire de lien entre ces deux événements ? Dans tous les cas, la princesse a fait fi des traditions de la cour en quittant les quartiers des femmes en pleine nuit. Et pour rencontrer un Sorcami ! (Le conseiller pointait Daethos du doigt) Les membres de son espèce sont en temps normal interdits sur le sol de l’Empire, et à juste titre. Les hommes-sauriens sont réputés pour être fourbes et de moralité douteuse. Pour preuve, je vous rappelle qu’il n’est là que depuis deux jours et déjà nous avons perdu l’héritier du trône… Comment ne pas voir en lui un danger pour l’empereur ? Quant à son compagnon, cet Omirelin qui se prétend de sang royal, nous ne savons rien de lui. Il ressemble d’ailleurs plus à un soldat où un assassin qu’à un prince. Lui confierez-vous vraiment la vie de l’empereur ?

Un léger brouhaha se fit entendre. Nombre de conseillers faisaient non de la tête en regardant Daethos. Le premier conseiller se releva alors.

– Il me semble que Gînoni a bien résumé l’opinion de ce conseil. L’un d’entre vous souhaite-t’il ajouter quelque chose ?

Les conseillers se turent.

Très bien. Nous sommes donc tous d’accord pour dire que ce conseil vous considère, étrangers, comme un risque pour la sécurité de la famille impériale. A ce titre, nos traditions sont claires. Vous devez quitter le palais impérial jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur cette affaire ! Nous vous condamnons donc à un exil temporaire sur l’île d’Eabal, jusqu’à ce que le conseil ait statué sur votre sort définitif. Cette décision étant prise afin d’assurer la sécurité de l’empereur, elle ne souffre d’aucun recours. La princesse Shasr’i’a étant membre de la famille impériale, elle ne peut subir le même sort que vous. Elle sera, pour le moment, confinée dans ses quartiers, jusqu’à ce que son innocence ou sa culpabilité puissent être prouvées.

Le conseiller fit un geste, et des gardes entourèrent Aridel et Daethos. Le prince d’Omirelhen rageait devant son impuissance. Quel était donc ce simulacre de justice devant lequel il n’avait même pas pu se défendre ? Ils ne pouvaient pas se permettre de perdre un temps si précieux alors qu’Oeklos menaçait le monde entier. Le prince aurait voulu pouvoir crier cela à ces vieillards séniles si attachés à leurs « traditions ». Il se retint cependant, jugeant qu’un accès de colère ne ferait rien pour arranger les choses. Tout ce qu’il pouvait espérer, c’était que leur innocence puisse être prouvée à temps pour qu’il puisse reprendre sa mission.