Passé (1)

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Chapitre IV – Passé

Domiel avait du mal à cacher sa surprise. Il lui était difficile de croire ce qu’il venait d’entendre, surtout venant de la bouche d’Omoniel. L’archimage était très probablement en train de jouer avec ses émotions…

– Un mage noir ! Et puis quoi encore ! Bientôt tu vas me dire qu’Oeklos est l’incarnation terrestre d’Erû. Tu espérais vraiment que j’allais gober cette fable ? Je ne suis pas si crédule.

Omoniel eut une moue de dédain.

– Crois donc ce que tu veux, comme tu l’as toujours fait. Je n’ai fait que te dire la vérité, du moins ce que nous a dit Oeklos lui même. Et le fait qu’il ait utilisé un visiocom pour rentrer en contact avec nous prouve bien qu’il a connaissance de la technologie des Anciens.

Domiel fut pris de doute. Il avait également trouvé un visiocom, habilement déguisé en miroir, dans les appartements du sénateur Shayginac, l’agent d’Oeklos à Niûsanin. Il ne faisait donc aucun doute que le baron utilisait cet antique moyen de communication pour coordonner ses actions. Se pouvait-il vraiment qu’il soit un mage noir ? Cela pouvait expliquer bien des choses.

Les mages noirs… Domiel essaya de se remémorer ce qu’il savait de leur histoire. Cela faisait si longtemps que personne n’avait entendu parler d’eux que leur ordre était supposé avoir disparu. Les mages noirs ou Sarblûnen avaient pendant longtemps été la plus grande menace à laquelle les semblables de Domiel avaient dû faire face. Au départ, ils avaient représenté une faction minoritaire au sein du royaume des mages. Contrairement à la plupart des habitants de Dafashûn, ils souhaitaient en effet restaurer la grandeur de l’empire des Anciens par tous les moyens à leur disposition, y compris la force armée.

Forts de leurs convictions, les mages noirs avaient tenté à plusieurs reprises de s’emparer du pouvoir à Dafashûn, d’abord par voie légale, puis, constatant leur échec, en tentant des coups d’état. En conséquence, ils avaient été banni de du royaume des mages, et n’avaient plus fait parler d’eux pendant très longtemps. Lorsque la Guerre des Sorcami avait éclaté, cependant, les mages noirs étaient soudainement revenus sur le devant de la scène. La reconquête de Sorcasard par les forces combinées de l’Empire de Dûen et de Niûsanif avait été une occasion en or pour les Sarblûnen. En se faisant passer pour des représentants de Dafashûn, ces derniers avaient en effet pu fournir aux Dûeni des armes qu’ils nauraient jamais dû posséder. Créées grâce au savoir des Anciens, ces bombes chimiques avaient ravagé de nombreuses cités Sorcami, tuant indistinctement hommes, femmes et enfants. C’était ces armes qui avaient forcé les hommes-sauriens à se retrancher derrière les Sordepic, laissant le champ libre aux hommes de Dûen.

Les mages noirs en avaient bien sûr profité, et s’étaient implantés partout en Sorcasard, amassant pouvoir et richesses dans les contrées récemment conquises. Ils s’étaient également lancés dans la quête de tous les artéfacts antiques qu’ils pouvaient trouver. Leur but était alors de retrouver toutes les connaissances interdites des Anciens. Après avoir laissé faire ces dissidents pendant longtemps, Dafashûn se devait donc de réagir.

Les mages ne pouvaient cependant pas, de par leurs alliances, entrer en guerre ouverte. Ils avaient donc dû utiliser les hommes de Sorcasard pour lutter contre leurs ennemis. Le point culminant de cette guerre de l’ombre avait été la bataille de Rûmûnd, et les événements qui l’avaient suivi, où l’ancêtre d’Aridel, Leotel Ier, avait tué Sûfrûm, le dernier dirigeant des mages noirs, alors qu’il tentait de profaner un sanctuaire des Anciens.

Depuis cette époque, un siècle et demi auparavant, plus personne n’avait entendu parler des mages noirs. Jusqu’à maintenant…

Si Oeklos était réellement un mage noir, la menace était bien plus grande que ce qu’avait imaginé Domiel. Le mage regarda Omoniel droit dans les yeux.

– Si tu dis vrai, c’est n’est pas le moment de nous diviser. Ce n’est qu’en nous unifiant que nous pouvons faire face aux mages noirs. Je dispose d’informations sur l’arme qu’il a utilisé en Sorcasard et le moyen de la contrer. C’est pour cela que…

Omoniel le coupa sèchement.

– Arrête-toi là ! Notre politique officielle est, comme je te l’ai déjà dit, de ne rien faire pour provoquer la colère d’Oeklos tant que nous n’en savons pas plus à son sujet, et surtout quels moyens il compte employer pour mettre ses menaces à exécution. Je te rappelle qu’il prétend pouvoir détruire Dafashûn : ce sont des paroles que nous ne prenons pas à la légère ! En fournissant ton aide et en protégeant Omirelhen et Niûsanif, tu as failli causer notre perte à tous ! Je veillerai personnellement à ce que tu sois sévèrement puni pour cela.

Domiel ne releva pas cette dernière phrase, préférant se concentrer sur la menace elle-même.

– Mais comment pouvez-vous être certains qu’Oeklos a bien le pouvoir d’annihiler le royaume des mages ? Et surtout comment savez vous qu’il est bien ce qu’il prétend être ?

– Comme preuve de son pouvoir, le fait qu’il ait réussi à conquérir les deux tiers de Sorcasard en moins d’un an à l’aide d’une arme des Anciens ne te suffit donc pas ? Le simple bon sens nous pousse à agir prudemment face à une telle puissance. Quant à son identité, elle ne fait aucun doute, et il ne s’en est d’ailleurs pas caché.

Omoniel semblait savourer le fait de donner la leçon à Domiel. Le mage décida de profiter de cet accès de volubilité. Il fallait qu’il en sache plus.

– Que veux-tu dire ?

– Tout simplement qu’il y a près de deux siècles, Oeklos était des nôtres. Son nom a l’époque était Egidor, je pense que cela devrait te rappeler quelque chose.

Egidor ! Domiel était abasourdi. Bien sûr qu’il connaissait l’histoire de ce mage renégat. Il avait été recruté par Sûfrûm pendant sa formation à l’université de Dafakin, et était devenu le bras droit du mage noir. Mais ces événements avaient eu lieu deux cents ans auparavant ! Il ne pouvait pas s’agir de la même personne !

– C’est impossible ! Personne ne peut vivre aussi longtemps !

– Pas pour quelqu’un qui a modifié son empreinte génétique en la mêlant à celle des hommes-sauriens. Oeklos n’est plus tout à fait humain : son apparence nous l’a prouvé. Le prix qu’il a payé pour sa longévité est élevé…

Domiel ne savait quoi répondre. Il ne pouvait cependant laisser Omoniel partir comme cela. Il tenta un dernier appel.

– Vous ne pouvez pas rester sans rien faire face à lui. Il va mettre le monde à feu et à sang si Dafashûn n’agit pas !

– Nous en sommes conscients. Mais tant que nous ne saurons pas comment il compte nous attaquer, nous sommes pieds et poings liés. Et dans tous les cas nous n’avons pas besoin de trouble-fêtes de ton espèce. Tout ce que j’espère pour le moment c’est que tu resteras croupir ici pendant longtemps.

Omoniel se retira alors sans ajouter un mot, laissant Domiel seul, perdu dans de sombres pensées.