Odyssée (5)

Odyssée (5)

L’uniforme Omirelin étrangement inconfortable. Imela ressentait presque physiquement son illégitimité à le porter. Le costume était pourtant très similaire à celui des officiers de la marine Dûeni. Seule la sirène brodée sur les épaulettes rappelait le royaume éponyme. Omirelhen, à l’origine une colonie de Dûen, avait été pendant longtemps une province impériale, et l’influence de la culture Dûeni y était encore très présente. Cette similitude ne faisait paradoxalement que renforcer le sentiment d’imposture qui avait envahi d’Imela. La capitaine du Fléau des Mers avait toujours souhaité maintenir sur son navire les valeurs et symboles de la marine Dûeni. Devoir arborer les couleurs d’un autre pays lui coutait, même si elle savait que son plan ne pouvait fonctionner sans ce subterfuge.

Elle observa avec attention les hommes qui l’entouraient. Tous s’étaient portés volontaires sans la moindre hésitation pour cette mission, au mépris de leur vie. La capitaine avait même du refuser des mains supplémentaires. Était-ce le courage, la loyauté, ou autre chose qui poussait ces marins à la suivre ? Elle l’ignorait, mais elle savait qu’en retour elle était prête à les guider jusqu’aux portes de l’enfer.

Ces dernières n’étaient d’ailleurs plus très loin. Les murs du fort de Maristel, hauts de près de dix toises, s’étendaient à présent devant eux. La petite forteresse côtière semblait pratiquement imprenable, et si le plan d’Imela échouait, il était plus que probable qu’elle deviendrait leur tombeau. Quelle ironie de mourir en tentant de s’emparer d’un simple poste douanier servant à la protection du fleuve Marif.

Imela chassa ces sombres pensées. Il fallait qu’elle se concentre sur la tâche à accomplir. Avec un peu de chance, ces murs leurs appartiendraient sous peu et deviendraient la clé leur permettant de résister aux forces de la flotte Omireline. Imela jeta un œil derrière elle. Impossible d’apercevoir le Fléau des Mers ni L’Odyssée. Les deux navires étaient restés à l’embouchure du fleuve tentant de retarder les vaisseaux Omirelins les ayant pris en chasse.

Imela pensa à Demis et Takhini, devant affronter le feu de l’ennemi. Si elle n’agissait pas vite, il était probable que leur destin serait scellé dans les heures à venir. L’heure était venue d’agir !

Les portes du fort étaient à présent juste devant eux, fermées bien sûr. Une vigie aperçut la petite troupe en uniforme et cria du haut des remparts :

– Qui va là ?

Imela tapa sur l’épaule d’Elûpin, le second de L’Odyssée, qui leur avait été délégué par Omasen. C’était à lui de jouer à présent. L’homme, connaissant l’importance de son rôle, s’avança.

– Je suis le lieutenant Elûpin Focelsûn, du corps des lanciers de la marine. Nous sommes actuellement engagé dans une opération contre des navires pirates à l’embouchure du fleuve, et mon peloton a été détaché en renfort de la garnison de Maristel. Mes ordres sont de vous aider à empêcher les pirates de remonter en amont du Marif.

– Nous n’avons reçu aucune information de la part du commandement, répondit la voix. Qui est votre officier supérieur ?

– Mes ordres proviennent directement de l’amiral Leocil Masonia, commandant en chef de la flotte de Niûrelmar, mentit Elûpin. Il sortit un document de sa tunique. Je les ai ici, si vous souhaitez les consulter.

L’homme du fort resta silencieux un long moment. Autour d’Imela, la tension était palpable. Les Omirelins allaient-ils mordre à l’hameçon ? S’ils découvraient la vérité, tout était perdu…

Un bruit de métal se fit entendre. C’étaient les gonds des portes de la forteresse, grinçant sous l’effort. Les lourds battants s’ouvrirent lentement, et Imela dut se retenir pour ne pas pousser un soupir de soulagement. Le plus dur restait à venir.

Elle fit un signe à ses hommes. Ils savaient ce qu’ils avaient à faire. Puisse Erû guider leurs pas, pensa-t-elle.

Une fois la porte ouverte, les cinquante hommes entrèrent à l’intérieur sans un mot, le visage tendu. Ils se retrouvèrent au milieu d’une cour pavée où les attendaient une dizaine de soldats Omirelins en armure. Plus moyen de reculer, à présent…

– Maintenant ! cria Imela sortant sa lame de son fourreau.

– Pour Lame-Bleue ! crièrent ses hommes avant de se jeter sur les Omirelins.

La confusion et le chaos qui s’ensuivirent avaient presque un tintement familier aux oreilles d’Imela. Paradoxalement, dans le feu de l’action, alors que la mort la guettait à chaque instant, elle se sentait revivre.

Ses marins avaient pris les Omirelins par surprise, les passant par l’épée sans grande résistance. Leurs corps inanimés se vidaient à présent de leur sang sur les pavés gris. Il fallait qu’ils continuent sur leur lancée, exploitant au maximum l’effet de surprise. Imela fit signe à une dizaine de ses hommes, leur indiquant de la suivre. Ils se dirigèrent sans attendre vers les escaliers menant aux remparts de la forteresse. Des soldats Omirelins, se remettant petit à petit de leur stupeur commencèrent à descendre ces mêmes marches, leur barrant le passage.

L’escalier était étroit, ne pouvant laisser passer qu’une personne à la fois. Imela était en tête de son peloton, et se retrouva en première ligne affrontant un par un les Omirelins qui arrivaient. Sans réfléchir, elle s’employa à les éliminer méthodiquement, l’un après l’autre, faisant tomber leurs corps du haut de l’escalier. Elle se battait comme un diable, tranchant et fendant la chair de ses ennemis. Se bras et son visage étaient couverts de sang mais elle continuait, comme si une fureur étrangère s’était emparée d’elle.

Elle montait petit à petit et finit par arriver au sommet du rempart, où ses hommes se déversèrent, continuant le sanglante besogne qu’elle avait entamé. La capitaine se prit alors un petit moment pour souffler, réalisant ce qu’elle venait de faire.

Imela s’approcha du bord du rempart, et observa la côte. Elle pouvait à présent apercevoir l’embouchure du fleuve et la bataille navale qui s’y déroulait. Le Fléau des Mers était là, entouré de volutes de fumée. Ses canons tiraient sans discontinuer. Derrière lui, les formes sombres des navires Omirelins se détachaient sur l’horizon, eux aussi couverts de fumée. Puisse le ciel faire que les pertes ne soient pas trop importantes ! pensa-t-elle.

Dans le bruit de la bataille, elle entendit à peine la voix d’Elûpin.

– Le commandant du fort s’est rendu, capitaine. Maristel est à nous.

– Très bien, répondit Imela avec un sourire forcé. C’est une belle victoire pour nous, et nous avons obtenu un sursis, mais je crains que la bataille ne fasse que commencer…